Ma prière (5)

Je n’ai pas parlé de l’eucharistie, « source et sommet de la vie de l’Église », que je suis appelé à vivre et à célébrer quotidiennement en tant que prêtre. D’ailleurs, j’allais presque oublier d’en parler. Curieux n’est-ce pas? Pourtant la célébration de l’eucharistie est toujours un moment intense pour moi, un moment solennel qu’il m’est difficile d’identifier comme étant « ma prière ». Il serait juste de dire que « je suis un autre » lorsque je célèbre. Je suis le ministre de la communauté. Je ne prie plus seulement en mon nom, mais je prie au nom de la communauté dont je préside l’eucharistie, l’eucharistie de la communauté. De plus, ce n’est pas moi théologiquement qui préside mais c’est le Seigneur ressuscité!Donc, mon rapport à l’eucharistie est ambigu quand j’essaie de l’analyser. Il y a en moi comme une incapacité d’en parler. J’y entre avec tout le sérieux dont je suis capable et, en même temps, ce mystère me dépasse tellement que parfois je sens que je n’ai pas la capacité de le vivre avec toute l’intensité que requiert la célébration d’un tel mystère. C’est donc avec une grande pauvreté que je célèbre l’eucharistie et, en même temps, dans un esprit de service pour la communauté. Il m’est difficile d’y entrer comme j’entre dans ma prière personnelle, car l’eucharistie m’impose un rythme, des règles liturgiques, une attention de tous les instants à la communauté avec qui je célèbre.

Je suis un peu comme ces disciples lors de la multiplication des pains qui doivent nourrir la foule, pendant que Jésus continue sans doute de s’entretenir avec elle. La tâche prend un peu le dessus. Ce n’est qu’après, et je ne veux pas dire immédiatement après car cela, habituellement, est impossible, mais après, bien après… dans la prière personnelle, dans un seul à seul avec moi-même à l’occasion d’une promenade, que cette eucharistie se prolonge et me nourrit. Et pourtant j’ai conscience que cette eucharistie quotidienne est le lieu de ma prière le plus importante de la journée. On touche là le mystère, un mystère qui demande toute notre attention, mais où il est si facile d’être distrait. Mais toujours c’est une grâce inouïe… (à suivre)

Ma prière (4)

Si je m’en tiens à mon expérience, en conclusion, je vois trois dimensions principales dans la prière chrétienne:1. La prière d’abandon devant le Seigneur, dans laquelle je me tiens dépouillée et pauvre. Une prière où je ne demande rien, sinon que d’être là à veiller en silence. C’est une prière difficile, sans doute la plus difficile, mais qu’il faut savoir tenir. Mais cette forme de prière vient qu’après des années je crois.

2. Il y a la prière joyeuse, enthousiaste, qui jaillit spontanément, soit à la chapelle, en ballade, en contemplant un paysage, ou suite à des rencontres. C’est la prière où l’on exulte de joie, où l’on veut chanter des louanges au Seigneur pour tout ce qu’Il fait. C’est la prière qui m’a toujours été la plus facile. C’est la prière telle que la décrit Charles de Foucauld : « C’est penser à Dieu en l’aimant. »

3. Et, enfin, il y a la prière au pied de la Croix. La prière de Gethsémani, qui demeure pour moi, la plus importante, parce qu’elle est la plus engageante. C’est la prière du combat de Dieu. Et par cette prière, l’on affirme vouloir se tenir là où Dieu se tient, parmi les hommes et les femmes de ce monde. Par cette prière, l’on dit à Dieu que l’on veut se tenir là où il nous veut, c’est-à-dire là où ses enfants souffrent.

Il n’y a pas de chronologie dans ces formes de prière. Elles sont toutes importantes, elles se recoupent sans que l’on puisse toujours les départager. Mais ces trois formes me rappellent tout simplement que la prière:

a) est le lieu où j’apprends à grandir dans l’espérance, c’est la prière d’intercession; intercession à la fois pour moi et pour les autres.

b) elle est aussi le lieu où j’apprends à grandir dans l’amour, c’est la prière d’adoration et d’action de grâce;

c) elle est enfin le lieu où j’apprends à grandir dans la foi, et c’est la prière où je me tiens « humble et silencieux » devant le Seigneur, comme le dit le psalmiste, confiant que Dieu est là même si aucun mot n’est murmuré, aucun sentiment évoqué. Cette prière est comme un grand « Je crois » lancée vers Dieu, au coeur de sa présence.

Je dirais que toutes ces formes de prières rendent possible ce que les auteurs spirituels appellent la contemplation. Ici, les mots, qu’ils soient des paroles de supplication, de demande ou d’action de grâce, cèdent la place à un silence plein, à une joie profonde, qui nous enlèvent les mots de la bouche et remplissent notre coeur d’un sentiment de présence et de plénitude. C’est vraiment le sentiment d’un face-à-face avec Dieu, qui se tient tout proche. C’est une expérience de sa Présence ou, encore, une expérience d’amour qui peut se vivre sans parole, tellement l’on se sent aimé, comblé. C’est une expérience occasionnelle ou rare, c’est selon chacun.

Ce n’est pas quelque chose à rechercher comme un bien à consommer. Cela nous est parfois donné comme une consolation ou comme un signe de la présence du Seigneur, afin de nous encourager à persévérer dans la foi. Mais vient un temps où l’on ne doit plus attendre de telles consolations, bien qu’elles nous soient encore données parfois.

C’est le temps de la maturité dans la prière, le temps de la relation « adulte » avec Dieu, si je puis m’exprimer ainsi. C’est le temps où l’union au Seigneur se vit tout simplement dans une présence fidèle et aimante au Seigneur, dans l’action du quotidien, comme dans le silence d’une chapelle. La foi alors est assez grande pour nous porter et nous donner cette assurance que le Seigneur est présent. Le reste, émotions, sentiments, lui appartient et il nous conduit tous et chacun par des chemins uniques, propres à chacun et chacune de nous, selon sa grande bienveillance. Nul n’est négligé, mis de côté. A chacun de ses enfants Dieu donne, selon le temps de la vie, le pain qui est nécessaire et qui nourrit ou, encore, le désert inévitable qui purifie. (à suivre)

Ma prière (3)

Suite d’une correspondance avec une amie lors d’un séjour récent à Rome.

Je ne me souviens plus très bien du type de prière qui a suivi cette expérience, sinon que j’étais très exalté et que ma prière en était une de grande louange. Elle ne tarderait pas à devenir un lieu de combat, car il me fallait retrouver le chemin de l’Église, et je portais une foule de questions avec lesquelles je harcelais Dieu sans cesse. Tout comme je le ferais quand viendrait le moment de choisir ou non de répondre à l’appel vers le sacerdoce. Je portais une prière enthousiaste, mais inquiète aussi, et donc fragile. J’avais peur de perdre ce que je venais de découvrir, je demandais souvent à Dieu de ne pas m’abandonner et surtout, de ne pas me laisser l’abandonner. D’ailleurs, cette demande me paraît toujours aussi importante aujourd’hui, mais je la porte avec moins d’inquiétude.

Cette recherche de ma voie allait durer sept à huit ans. Pourtant je n’ai pas le souvenir d’une prière inquiète, mais d’une grande joie à prier le Seigneur. Mais dès les débuts, ma relation retrouvée avec le Seigneur m’incita à vouloir changer de vie. Tout à coup, ce qui allait contre l’Évangile me devenait plus évident. Comme si un guide intérieur me conduisait et m’apprenait à devenir disciple peu à peu.

Cette étape de purification, comme l’appellerait les mystiques, est toujours présente. La conversion ne cesse jamais puisque la chute et l’homme pécheur demeurent. Mais parallèlement, j’ai toujours aimé me retirer dans le silence afin de louer le Seigneur, l’adorer ou, encore, afin d’intercéder pour d’autres, afin de me tenir aux pieds de la Croix et prendre au sérieux la souffrance du monde, la souffrance de ceux et celles qui se recommandent à ma prière.

Cette dimension de la prière s’est peu à peu affirmée avec les années. Comme si ma prière avait évoluée vers une sorte de dépouillement où la joie intérieure ou l’échec, ne sont plus des pré-requis pour la prière. Parfois ce sera une prière dite avec le chapelet, ce que j’ai toujours aimé faire, d’autres fois ce sera une prière dépouillée, dans laquelle, à la limite, j’essaie tout simplement de me tenir silencieux devant le Seigneur, répétant parfois intérieurement son nom: Jésus ou Seigneur Jésus, ou Seigneur prends pitié! C’est la prière la plus difficile et je ne puis m’y tenir bien longtemps. Mais l’important ce n’est pas la durée de la prière, mais son intensité, sa sincérité.

Je constate qu’avec les années, ma prière est devenue plus pauvre je crois. Une prière où je compte moins sur l’élan de ma foi ou de ma ferveur, que sur l’accueil que m’y fait le Seigneur. C’est un peu la prière à l’exemple du couple fidèle qui, après des années, n’a pas toujours besoin de beaucoup de mots pour se comprendre et où le silence peut être tout aussi signifiant que les paroles les plus tendres. C’est peut-être cette nuit là dont parle saint Jean de la Croix, dans laquelle on ne cherche à s’accrocher à rien, sinon qu’à se tenir disponible et abandonné à la volonté du Seigneur. (à suivre)

Ma prière (2)

D’entrée de jeu, je dois dire que je me suis toujours méfié des systèmes, des techniques, des trucs. J’étais ainsi en psychologie. C’est pourquoi je n’ai pu appartenir pleinement à aucune école de psychothérapie. Et cela explique sans doute pourquoi je suis dominicain plutôt que jésuite. Ici je ne veux pas porter de jugements, les jésuites ayant réussi mieux que nous les dominicains dans bien des domaines. Mais il faut des auberges pour tout le monde dans la vigne du Seigneur. Donc, m’a prière ne s’enracine pas dans une école de spiritualité. Elle a poussée telle que le Seigneur a bien voulu me la donner.Mais il y a quand même ma responsabilité face à cette prière, et je me demande toujours si je ne pourrais pas la faire grandir davantage, et c’est là, quand j’ai de telles préoccupations, que je me demande si je ne risque pas de tomber dans les trucs et les recettes. Il n’y a rien à faire, je préfère vivre ma prière un peu comme l’on respire. Ce qui explique que ma prière n’est pas toujours régulière. Elle l’est seulement quand j’ai le soutien d’une communauté, car laissé à moi-même, je ne suis pas porté à ponctuer mes journées par des temps bien précis. Si je suis en vacance, j’essaie tant bien que mal d’y faire une place, mais je vais parfois sauter un office ou deux, ou même toute une journée sans que cela ne m’incommode, ne vous en déplaise. Par ailleurs, je tiens à préciser que Dieu ne sera pas absent pour autant de ma journée. Il sera mon compagnon de marche, mon compagnon de lecture, mais… ce n’est pas classique comme prière. Je n’aime pas la mettre dans une moule, l’encadrer, la structurer, la visser au plancher, quoi!

La prière qui est la mienne, et dans laquelle je crois, puisqu’elle me fait vivre, est une prière de compagnonnage et d’intimité, une prière qui aime bien prendre la clé des champs à l’occasion, mais qui est tout à fait à l’aise dans un choeur de monastère ou dans l’oraison silencieuse.

Ma prière a commencé cette nuit là, vous vous en souvenez, alors que je revenais d’une soirée de prière, déçu de ne pas croire, de ne pas être capable de croire. Déçu de ne pas avoir un dieu dans ma vie semblable à celui dont me parlaient des amis chrétiens. Ce soir là, en rentrant chez moi en voiture, j’ai pleuré. Des pleurs ou plutôt des sanglots, ce qui est plus douloureux encore, à travers lesquels j’ai demandé à Dieu de croire en lui, s’il existait.

Ainsi donc, la première forme de prière qui s’est imposée à moi fut une prière de supplication, une prière de détresse, à laquelle Dieu ne tarderait pas à répondre et dont la réponse remplirait mon coeur d’une joie ineffable et durable jusqu’à ce jour. (à suivre)

Ma prière (1)

Correspondance avec une amie lors d’un séjour récent à Rome

J’écris ces lignes au moment où, de ma fenêtre, j’entends la foule et ses klaxons dans les rues de Rome, qui célèbre une victoire quelconque. Sans doute la victoire d’une équipe de soccer, Roma ou Lazzio. Cela dure depuis environ cinq heures et ne semble pas vouloir s’arrêter. Et je reste toujours étonné devant la passion, l’enthousiasme, que l’homme peut manifester devant une victoire sportive. Comme si le sport devenait le lieu de toutes ses victoires et de toutes ses défaites, l’absolu jamais atteint, et qui provoque une telle soif chez l’amateur. Une soif qui peut devenir jubilatoire ou violente, c’est selon!

Et je me dis combien l’homme est un aveugle qui cherche à tâtons le sens de son existence et qui est prêt à s’attacher à toute forme de victoire où il fait nombre; où il n’est plus seul dans son combat, mais vainqueur à plusieurs. Dans cette recherche, il est encore bien loin de l’absolu. Car il ne s’agit là que de simulacres de victoires qui ne le font pas vraiment grandir, mais qui peuvent quand même être l’occasion pour lui de réfléchir sur la soif qui l’habite et le besoin qu’il a de l’étancher avec quelque chose de durable et d’éternel.

Ce préambule ou cette digression, m’amène à parler de ma prière, dans laquelle j’ai trouvé la première expression de ma quête de sens et qui, depuis, m’a amené beaucoup plus loin que je ne l’aurais imaginé, beaucoup plus loin que les victoires éphémères et les « absolus » de passage que nous proposent nos contemporains. Si je m’engage dans cet exercice, c’est que je cherche à identifier le chemin par lequel le Seigneur m’a conduit. Car je dois reconnaître que je ne suis pas un fin analyste quand il s’agit de décortiquer mon expérience. Et pourtant les grands spirituels, saint Jean de la Croix par exemple, parlent d’étapes qui nous engagent de plus en plus dans cette rencontre avec le Dieu vivant, Père, Fils, Esprit Saint! Je vais donc tenter l’expérience d’un retour sur cet apprentissage de la vie de prière dans laquelle m’a conduit le Seigneur. (à suivre)

« La beauté sauvera le monde! »

art150.jpgÉcrivant en 1952, Pie XII, dans sa Lettre aux artistes, souligne à quel point le travail de l’artiste est essentiel à la vie de l’Église et de notre monde. S’inspirant de l’affirmation inoubliable de l’écrivain russe Dostoïevski, « la beauté sauvera le monde », il écrit : « Le beau doit nous élever. La fonction de tout art, et donc de tout artiste, consiste à briser l’espace étroit et angoissant dans lequel l’homme, tant qu’il vit ici-bas, est plongé pour ouvrir une fenêtre vers l’infini! »

Dans sa quête du beau et de l’inexprimable, l’artiste est à sa manière un chercheur de vérité, interrogeant sans cesse cette passion qui le consume et le fait vivre. Qu’il soit comédien, musicien, peintre, écrivain, sculpteur ou artisan, et j’en passe, il y a en lui un espace secret où se livre un combat qui ressemble à celui de Jacob avec l’ange. L’inspiration n’est jamais un dû, elle ne se livre qu’après une lutte ardue: « Bénis-moi! » Voilà souvent le cri de l’artiste au coeur de son combat.

L’artiste évoque aussi la figure d’un Moïse, le contemplatif devant le Buisson Ardent. Il me semble qu’il est toujours hanté par cette question fondamentale : « Quel est ton nom? » L’artiste a besoin de saisir ce qui lui échappe. Comme le scientifique, il cherche à comprendre, à saisir l’indicible. Il est fasciné par ce qui le dépasse et il entraîne le monde dans sa soif d’absolu. Cette recherche du beau et du vrai, comme l’affirment Dostoïevski et Pie XII, est capable de sauver le monde. Je le crois. Mystérieusement, elle le rend plus humain, elle lui permet de s’ouvrir à lui-même et de se dire.

Hommage donc à tous ces artistes qui peuplent notre imaginaire de formes et de couleurs inédites, de sons, d’images et de chansons, qui nous transportent à mille lieux, pour mieux nous dire qui nous sommes. Hommage à tous ces artistes célèbres et méconnus qui ont tellement enrichi le patrimoine humain. Hommage surtout à cet artiste qui sommeille en chacun de nous et qui, de mille et une manières, au fil des jours, recrée le quotidien et enfante le monde de demain. Prêtons-lui attention, prenons-le au sérieux, même si ses efforts paraissent parfois malhabiles. A sa façon, il poursuit l’œuvre de création que Dieu a commencée de bon matin.

Ma prière (6)

J’aimerais terminer en parlant du silence, le silence qui fait grandir les saints, comme disait un Père du désert. S’il y a un élément de changement bien concret que je puis identifier depuis que j’ai retrouvé ma foi catholique, c’est l’importance croissante du silence. Je vous avais dit, je crois, à quel point mon séjour à la Trappe avait confirmé cela. Et j’en suis tout étonné, émerveillé je dirais. Car c’est là pour moi comme un fruit tangible qu’apporte la vie spirituelle: un besoin d’être seul avec soi-même, un besoin d’être à l’écoute, sans se sentir menacé, sans avoir peur. La solitude devient alors un lieu d’accueil et de repos. Le silence nous parle alors de Dieu et de notre vie en Lui, et la prière y trouve tout naturellement sa source. Le silence est sans doute l’expérience la plus tangible que nous puissions faire de la présence de Dieu. Car dans le silence nous sommes mis à nu, dans une attitude d’accueil et de don de soi. Mais naturellement, il faut que ce silence soit recherché pour lui-même et non pas imposé. Et c’est là une des fonctions de la prière personnelle et de la prière en Église, de nous conduire peu à peu dans cette ouverture au silence où Dieu se dit.Dieu, « nul ne l’a jamais vu, sinon le fils de Dieu et ceux à qui il veut bien se révéler ». Et nous avons cette promesse sûre et ferme, que ceux et celles qui accueillent Jésus comme Fils et Révélateur de Dieu, il leur sera donné cette connaissance et cette expérience de Dieu, comme l’a vécue Jésus de Nazareth. Entrer dans le silence de la prière, c’est se faire tout disponible et abandonné à l’action du Seigneur: « Parle Seigneur, ton serviteur écoute! » (fin du texte)

La foi populaire

De passage à Montréal, je suis allé à l’Oratoire Saint-Joseph. Un sanctuaire gigantesque, sans grande beauté, mais où affluent des millions de personnes chaque année, chacune avec son petit bagage de demandes, de souffrances ou de curiosité. Il y avait là une jeune femme au pied de cette grande croix dans la chapelle de la crypte.Le corpus sur la croix fait près de deux mètres et lorsque l’on se tient devant cette croix, il faut lever les mains au-dessus de sa tête afin de toucher les pieds du Christ. Les pèlerins qui viennent poser ce geste de dévotion sont tellement nombreux qu’il n’y a plus aucune couleur sur les pieds de ce Christ en croix, elles ont toutes été effacées par les touchers successifs de tous ces pèlerins venant exprimer leur amour et leur supplication.

Cette jeune femme aux longs cheveux noirs est restée de longues minutes en prière au pied de cette croix, la tête appuyée sur le bois, tenant fermement les pieds de Jésus. Un spectacle émouvant, où je me sentais un peu voyeur devant cette foi qui s’affichait ouvertement et sans honte. En même temps que je l’observais, je l’admirais et je l’enviais. J’enviais cette prière de confiance amoureuse, cette prière suppliante, comme si elle était seule au monde avec Jésus en croix, et je me disais : « Voilà la vraie prière! », celle qui donne tout, où l’opinion des autres ne nous atteint plus, où l’on se donne tout entier au Christ.

Certains se moquent de cette foi populaire ou en parlent avec complaisance, le regard attendrit, mais tout en laissant entendre que la cause est déjà jugée. Le mépris des pauvres sera toujours une tentation en Église, et pourtant n’est-ce pas leur prière qui seule est capable de toucher le coeur de Dieu? N’est pas là ce que Jésus est venu nous enseigner. Il faut savoir se tenir avec lui au pied de la croix, comme le font les pauvres, et ne pas avoir honte d’avoir besoin de lui. C’est avec cette leçon que j’ai quitté ce haut lieu de prière qu’est l’Oratoire Saint-Joseph.

Sans le savoir, cette jeune femme aux longs cheveux noirs a rendu témoignage au Christ. Il faut prier pour elle et porter avec elle sa prière. « Vois Seigneur comme elle t’aime, et comme elle a confiance en toi. »

Journal (29)

CONCLUSION

Et avec ce dernier paragraphe, ce sera la fin de ce journal autobiographique. Le reste de ma vie importe peu. Il ne me reste qu’à être fidèle à cette foi que Dieu m’a donnée. Fidèle à cet amour de la vie que mes parents m’ont transmis. Dès le début de ma conversion, et depuis lors, j’ai toujours demandé au Seigneur qu’il me garde dans cette foi qui m’habite et que je ne sois jamais séparé de lui. J’ai toujours eu recours à Marie aussi, la Mère du Seigneur. J’ai toujours invoqué sa prière sur moi et sur mes proches. Aujourd’hui, je ne puis que rendre grâce à Dieu pour sa fidélité à mon endroit. Ce que j’éprouve après ces 35 années de cheminement de foi? Je répondrai ici en reprenant le mot de mon père : « de l’admiration et de la reconnaissance! » Et pour le reste, à la grâce de Dieu !

Journal (28)

MON PÈRE LE THÉOLOGIEN

J’ai eu aussi quelques occasions d’échanger avec mon père sur le sujet de la foi en Dieu. Il en parlait volontiers, et avec facilité. Je dirais même avec une grande sagesse et cela m’étonnait. C’est là que se vérifie l’ancienne maxime d’un Père de l’Église, Évagre le Pontife, qui disait que le théologien est quelqu’un qui doit prier, et que celui qui prie est un théologien.

Parlant de sa relation avec Dieu, mon père me dit une fois : « Dieu c’est mon ami, mon chum! Je ne lui demande pas qu’il me donne la santé, la richesse, le succès ou même le bonheur. Je ne lui demande qu’une chose : qu’il me rende bon. Bon avec ma femme, mes enfants, mes voisins et mes proches. Pour le reste : santé, richesse, succès, bonheur, je m’en occupe. Mais qu’Il me donne seulement d’être bon. »

J’étais renversé par la profondeur de cette réflexion, de la confiance qui s’en dégageait et, surtout, de cette conscience de sa pauvreté chez mon père. Mon père reconnaissait la présence en lui de forces contraires à l’amour. Il était conscient de ses faiblesses, mais il affirmait, en même temps que Dieu, son ami, pouvait le sauver de lui-même. Il avait découvert dans son expérience spirituelle, ou, plutôt, Dieu lui avait appris, que la seule chose qui compte dans la vie c’est d’être bon! C’est d’aimer! Le reste, dit-il, je m’en occupe.

Un 10 août, à l’occasion du 53e anniversaire de mariage de mes parents, je leur ai demandé ce qu’ils éprouvaient après 53 ans de mariage. Car mes parents sont toujours demeurés des amoureux, en dépit des tempêtes du passé. À ma question, ma mère resta discrète, selon son habitude. Mon père, lui, n’hésita pas à répondre et me dit ceci : « À notre âge, tu sais, ce n’est plus sexuel. Non pas que ce ne soit pas important, mais c’est beaucoup plus profond que çà. Ce que j’éprouve pour ta mère après 53 ans de mariage, c’est de la reconnaissance et de l’admiration. »

Encore une fois, mon père m’étonnait par la profondeur de son propos : « reconnaissance et admiration! » Et parce que je connais les tempêtes que mes parents ont dû traverser, parce que je sais ce que ma mère a dû souffrir pendant plusieurs années, je ne pouvais qu’admirer cette lucidité et cette franchise chez mon père. Reconnaissant ses faiblesses et ses manques d’amour, son affection n’en est que d’autant plus grande pour son Annabelle, elle qui l’a toujours aimé sans condition, qui l’a accueilli pour le meilleur et pour le pire, et qui, par sa fidélité, sa constance et sa persévérance, a sûrement aidé mon père à grandir dans l’amour.

Je comprends mieux maintenant à quel point le témoignage des parents est important. Mon père et ma mère ont toujours été d’une grande bonté pour les autres, d’une grande sensibilité aux misères d’autrui, et cela faisait partie de notre éducation familiale. Ma mère a toujours été une présence d’une grande douceur à la maison, une mère admirable, et je pense que c’est en partie grâce à elle si, dans la famille, on a pu développer un certain regard d’ouverture sur les personnes et sur la vie. Par sa grandeur d’âme et sa bonté, elle a donné à ses enfants et à son époux le témoignage de véritables valeurs évangéliques.

Au terme de leur vie, car le temps se fait court, je ne puis que porter un regard d’admiration sur eux. Ils sont vraiment beaux à voir mes parents, je les aime énormément et je rends grâce à Dieu de me les avoir donnés.

Journal (27)

PROFESSION RELIGIEUSE

Deux ans plus tard, le 8 août 1984, je faisais profession religieuse à notre couvent de Québec. Déjà je considérais cette étape comme définitive, même s’il ne s’agissait que d’une profession simple pour trois ans. Une grande paix m’habitait et aussi une certitude face au choix que je faisais. Cette certitude qui m’avait échappé pendant des années. Après la profession, je suis allé voir mes parents, et j’ai constaté que mon père avait pleuré. Il était incapable de me parler à cause des sanglots qu’il contenait avec peine. Il me faisait signe de la main que tout allait bien. Ma mère, elle, semblait vraiment heureuse. Pour la première fois, je n’avais plus aucun doute quant à leur appui à mon de projet de vie. Je crois que c’est à partir de ce moment-là que mes parents recommencèrent à aller à la messe. Il n’y allait plus depuis 23 ans! Je n’avais jamais cessé de prier pour eux.

Trois ans plus tard, je faisais profession solennelle. J’étais ordonné diacre à l’automne, et ordonné prêtre le 10 avril 1988, au sein de la Communauté chrétienne universitaire et de ma communauté dominicaine. À l’été 89, je me suis retrouvé au Minnesota, où je suivais des cours en liturgie. J’écrivis une lettre à mon père à l’occasion de sa fête et il me répondit. Je n’avais jamais reçu de lettre de mon père de toute ma vie je crois. Il me remerciait pour mes bons souhaits et il me disait dans cette lettre : « Grâce à toi, Dieu est entré dans notre vie, et c’est pour y rester. »

Comme ma joie était grande! J’en rendis grâce à Dieu. Et cette affirmation, de mon père dans sa lettre, ne s’est jamais démentie depuis. Tant pour lui que pour ma mère. Ils sont d’une très grande fidélité à l’eucharistie, et je sais que mon père a aussi une vie de prière personnelle puisque je l’ai surpris un matin en train de prier. Ce soir-là, j’avais couché chez mes parents et je m’étais levé tôt. J’étais assis à la table de la cuisine, quand mon père passa devant moi, sans me voir, et s’assit au salon. Il s’inclina, fit son signe de croix, se recueillit et prit un livre de prières qu’il m’avait demandé de lui acheter. Après quelques instants, il se releva et alla faire sa toilette, sans m’avoir vu. Un moment inoubliable par sa profondeur, malgré son apparente simplicité. J’avais vu mon père prier.

Journal (26)

LE CHEMINEMENT DE MES PARENTS

Après une première tentative d’orientation vers le sacerdoce, un an et demi après ma conversion, je repris le bâton du pèlerin sept ans plus tard. Je ne raconterai pas ici les évènements qui m’amenèrent à cette décision, mais je puis dire que j’ai beaucoup résisté à Dieu à cause des détours que j’avais dû prendre, et qui m’avaient éloigné de ce désir qui m’habitait. Un peu comme Jonas, j’avais fui, bien loin, pensant que Dieu ne viendrait plus me préoccuper avec ce projet de sacerdoce. La prière occupait toujours une place importante dans ma vie. J’étais engagé en Église et ma foi était toujours aussi vive, mais je ne voulais plus quitter mon travail, ma maison, ma sécurité… Je songeais même à me trouver une compagne de vie, tout en étant en paix maintenant avec l’idée de demeurer célibataire. J’avais 33 ans. Je m’étais même acheté un grand domaine en forêt et fais construire une maison, près d’un lac dans les Laurentides, avec la volonté exprès de rendre plus difficile un départ en me retrouvant propriétaire d’une maison. Pourtant, quand le Seigneur frappa à nouveau à ma porte, « M’aimes-tu? », je ne pus que répondre oui.

Une psychothérapeute, une femme de foi, à qui je dois beaucoup, m’avait aidé à faire face à ce que je refusais d’affronter. Et dans cette démarche que je fis avec elle, tout ce que je portais comme désir de me donner au Seigneur remonta à la surface. Et là, le choix devint clair pour moi. Enfin! Ma vie de prière m’y poussait. Les chrétiens et chrétiennes que je fréquentais m’y encourageaient. Je voulais devenir prêtre. J’avais cette conviction que le Seigneur m’y appelait et maintenant j’étais prêt.

Un soir, alors que mes parents étaient chez moi, j’invitai mon père à venir faire une promenade après le souper. Il y avait devant la maison un beau chemin de terre bordé d’arbres. C’était le printemps et je voulais confier à mon père mon projet, pour une deuxième fois en sept ans! Je craignais un peu sa réaction et pourtant, c’était tellement important pour moi d’avoir son soutien. Je lui exposai le désir qui m’habitait depuis longtemps, le sérieux de ma démarche. Il m’écouta attentivement, sans m’interrompre. Une grande paix se dégageait de lui et me mettait en confiance. C’est le souvenir que je garde de cette promenade, et lui-même s’en souvient très bien. Quand j’eus fini de parler, il me dit tout simplement qu’il avait confiance en moi et que ce qui importait pour lui était que je sois heureux dans la vie. Nous sommes retournés à la maison et alors j’en ai parlé à ma mère, qui se montra tout aussi accueillante que mon père. Ils étaient maintenant un peu complices avec moi.

Journal (25)

MES PARENTS

Est-ce que la foi en Dieu nous change? Voilà une question importante, car si l’on veut annoncer Jésus-Christ, il faut être tout aussi conscient de ce que peut accomplir en nous l’action de l’Esprit Saint, que des limites inévitables de notre nature humaine à porter patiemment avec l’aide du Christ.

Ces limites concernent surtout l’être que nous sommes avec sa personnalité, son caractère, ses forces ses faiblesses et ses talents. Dieu va agir en nous, bien sûr, à travers ces médiations, mais il n’agira pas sans nous, ni à côté de ce que nous sommes. Le salut doit s’opérer dans l’humus même de notre vie. La vie spirituelle ne sera jamais une fuite de nous-mêmes, bien au contraire. Elle sera toujours un appel à la plus grande des lucidité sur nous-mêmes et sur les autres. Je voudrais donner un exemple concret de ce que j’avance et cet exemple concerne ma relation avec mes parents, surtout avec mon père.

Après ma conversion, j’ai bien sûr parlé à mes parents de ce qui m’arrivait. Je souhaitais qu’ils puissent vivre, comme moi, de cette vie nouvelle, et j’ai beaucoup prié afin que cette grâce leur soit accordée. Ils accueillirent avec respect, comme ils l’ont toujours fait, ce que je vivais, mais je sentais bien chez eux, à la fois un intérêt mitigé pour la question « Dieu », ainsi qu’un peu d’inquiétude face à mon cheminement. Ils se demandaient bien ce qui arrivait à leur garçon. Déjà, j’avais vécu une séparation amoureuse, sur laquelle ils n’avaient jamais soufflé mot, et maintenant ils me voyaient m’enthousiasmer pour Dieu et même parler de devenir prêtre!

De mon côté, je prenais conscience d’une certaine distance qui s’était établie entre eux et moi, par ma faute. Je prenais conscience tout à coup que je n’embrassais jamais ma mère quand je venais à la maison ou quand je partais. Je ne donnais pas la main à mon père, coutume qui est davantage dans notre tradition familiale que la bise. Et je me sentais poussé par cette foi retrouvée, de leur manifester plus de tendresse, de reprendre peut-être la relation avec mon père, là où elle s’était arrêtée à l’adolescence, et d’aller plus loin avec lui. Avec surprise au début, je commençai à embrasser ma mère lorsque je venais à la maison, à donner la main à mon père, à jouer aux cartes avec lui, à prendre plus de temps avec eux lors de mes visites. Et je sentais bien que ces petits gestes solidifiaient le tissu familial.

J’étais plus proche de mes parents, je sentais bien le bonheur qu’ils éprouvaient lorsque je leur rendais visite, et c’était réciproque. Je comprenais maintenant ce que voulait dire le psychologue E. Erickson, lorsqu’il affirmait que l’on devient vraiment adulte lorsque l’on est capable d’être un parent pour ses parents. L’Évangile, tout en me donnant une paix nouvelle, une joie de vivre, me rendait capable d’assumer les blessures familiales du passé, et d’avoir à coeur le bonheur de mon père et de ma mère, de prendre le temps de penser à eux et d’être avec eux. Les blessures de ma jeunesse, mes ressentiments, s’apaisèrent peu à peu.

Journal (24)

UN AMOUR EXCLUSIF

Dans mon cas, je l’ai souligné plus haut, dès ce premier soir de ma « rencontre  » avec Dieu, je voulais lui donner toute la place dans mon coeur. Pas à cause d’un choix pour Dieu au détriment d’un engagement envers les autres, mais à cause d’un attachement exclusif qui s’imposait à moi. Tout comme l’on ne peut aimer profondément dans une relation amoureuse qu’une personne à la fois, je sentais que l’amour exclusif d’une femme dans ma vie n’était pas possible. Je me sentais déjà engagé et pourtant ne demandant qu’à aller vers les autres afin de leur partager la Bonne Nouvelle du salut..

L’époux aime son épouse d’un amour exclusif et unique, ce qui ne l’empêche pas d’aimer ses enfants. Mais son amour pour eux est d’autant plus grand et magnifique parce qu’il vit un amour exclusif avec son épouse qui le fait vivre et grandir. De cet amour premier, découle une capacité d’aimer et de se donner, qui n’atteindrait jamais d’aussi haut sommet, sans cet amour des époux l’un pour l’autre. L’amour des enfants s’enracine dans ce premier amour qui fonde la famille et Dieu est la source même de l’amour entre les époux.

Dans la vocation sacerdotale ou religieuse, c’est la même dynamique qui est à l’oeuvre. Parce que je me consacre au nom de mon amour pour Dieu, cet amour m’invite à me donner aux autres. Il me donne de les reconnaître pour ce qu’ils sont, mes frères et mes soeurs, les enfants de Dieu dont j’ai la responsabilité avec lui.

Dans la vocation sacerdotale ou religieuse, l’amour pour le monde s’enracine et découle de cet amour pour Dieu, sans l’intermédiaire d’une relation privilégiée, avec un homme ou une femme. Mais là aussi, c’est une dynamique amoureuse qui est à l’oeuvre. Sinon, comment pourrait-on s’engager pour la vie sans amour?

Ma conversion me faisait entrer dans ce nouveau dynamisme, qui changerait l’orientation de ma vie. J’étais toujours fasciné, séduit par Dieu, par cette présence aimante en moi et la phrase de mon journal d’adolescent, prenait alors valeur prophétique : « Oui, Dieu existe et je serai missionnaire, héraut de son amour dans le monde entier. »

Ce fut un long cheminement qui mit neuf ans avant que je puisse répondre définitivement à cet appel en moi. Souvent, je désespérais de trouver une direction, mais Dieu mit des personnes sur ma route, des anges, qui me guidèrent à bon port, en m’aidant à reconnaître que je ne serais jamais pleinement heureux tant que je n’aurais pas répondu à cet appel qui m’habitait et auquel je souhaitais répondre de tout coeur.

Après être retourné aux études en théologie, chez les dominicains d’Ottawa, je vis un jour l’inscription devant le couvent qui annonçait les Frères prêcheurs. Je ne savais pas que c’était là le nom officiel des Dominicains. Ce fut pour moi une révélation. Frère prêcheur! Voilà ce que je voulais être. Le sort en était jeté, je serais dominicain, avec la grâce de Dieu.

Journal (23)

SI DIEU EXISTAIT… (2)

Je crois être venu au monde avec cet appel particulier à chercher Dieu de toutes mes forces, dans une vie qui lui serait entièrement consacrée. Cette vocation aurait sans doute pu se réaliser dans le mariage ou dans un célibat engagé dans le monde. Mais c’est Dieu qui appelle et qui inspire des directions à nos choix de vie. Je dirais qu’il nous souffle à l’oreille ce qui pourra être, pour nous, la meilleure voie d’épanouissement, sans que cela veuille dire qu’il n’y ait pas différentes voies possibles. Mais certaines sont mieux adaptées à ce que nous sommes, à ce que nous portons comme richesses, talents et sensibilités…

Il y a des choix de vie où nous sommes mieux assurés de trouver notre bonheur, notre épanouissement personnel, même si parfois ces choix semblent aller contre la logique de ce monde. À notre époque, même le mariage est soupçonné. Avoir des enfants est quasiment perçu comme un geste irresponsable, dès que l’on dépasse un deuxième, si ce n’est dès le premier! Que dire alors de la vocation religieuse ou sacerdotale! Même des chrétiens s’en méfient et jugent parfois sévèrement ceux et celles qui s’y engagent.

La vocation religieuse ou sacerdotale est avant tout un choix de vie où celui ou celle qui s’y engage, y reconnaît une voie de bonheur et d’épanouissement supérieur à tout autre pour lui. Il s’agit d’une invitation de Dieu qui, secrètement, au fond du coeur de celui ou celle qui est appelé, met un désir profond de suivre le Christ avant toute chose. Cela devient le premier choix de vie.

C’est un choix qui doit se faire, ni par sentimentalisme, ni par culpabilité, ni par crainte de dire non à Dieu, comme le présentent certaines spiritualités qui caricaturent l’appel de Dieu. Mais ce choix doit être avant tout un oui au bonheur, en dépit des renoncements qu’il implique. Celui ou celle qui s’y engage, doit s’y engager parce qu’il y trouve sa joie. Il n’y a pas d’engagement de vie sans renoncements. Mais toujours, l’amour, la joie du don de soi, le désir de dire oui, nous font accepter les limites et les contraintes d’un choix de vie donnée, les avantages étant tellement supérieurs aux renoncements. Même ces derniers sont au service de l’amour et le font grandir, l’aide à atteindre sa pleine maturité.

Journal (22)

SI DIEU EXISTAIT…

Ma surprise fut grande quand je découvris, dans mon journal d’adolescent, cette phrase, écrite alors que j’avais dix-sept ans : « Si Dieu existait, je ferais un missionnaire. » Déjà à cet âge-là, je portais en moi cette conviction que si Dieu existait, alors, lui seul, Dieu, importait. Dieu seul, en ce sens où ma vision de la vie m’amenait à la conclusion que l’on ne pouvait que se donner entièrement à ce qui fait le pourquoi de cette vie. Déjà, adolescent, j’avais un très grand sens de l’absolu et du sérieux de la vie. Il y avait cette conviction en moi que s’il y avait un sens à la vie, il ne pouvait qu’être extraordinaire, et Dieu, m’ayant créé très idéaliste et un peu poète, viendrait m’appeler, en temps voulu, à partir de ce que j’étais et de ce qui m’habitait comme aspiration.

Quand je relis cette phrase, « si Dieu existait, je ferais un missionnaire », je ne puis qu’en conclure que la vocation religieuse est quelques chose qui s’inscrit très tôt dans la trame d’une vie humaine. Non pas en terme d’une fatalité inéluctable, à laquelle on est obligé de répondre, mais plutôt comme un dynamisme propre à un être humain en particulier, une manière d’être et d’engagement au monde, qui, s’il est choisi par cette personne, ne pourra qu’entraîner son plein épanouissement, ne pourra que lui donner son véritable bonheur. « Dès le sein de ta mère, je t’ai appelé.» La réalisation d’une vie humaine sur terre ne serait-elle pas cette capacité de chacun et chacune à répondre à l’appel de Dieu, tel qu’il retentit au coeur de nos forces, de nos faiblesses et de nos aspirations les plus profondes. Un appel qui peut prendre des formes multiples, infinies!

Un évêque allemand, que j’ai eu la chance d’entendre prêcher à l’église Santa Maria in Trastevere à Rome, proclamait bien fort dans son homélie : « Je suis fils de Dieu! Avant même que le monde soit créé, Dieu pensait à moi. Il m’aimait déjà et il voulait me créer. Et ce monde avec ses galaxies a été créé pour MOI, car JE suis fils de Dieu. Et il me demande de m’y engager avec tout cet amour qu’il a mis en moi, car JE suis fils de Dieu! » Ce fut une homélie à la fin de laquelle j’aurais voulu applaudir tellement l’enthousiasme de cet évêque était communicatif.

En rappelant ici cette homélie, je désire simplement souligner que notre vocation personnelle, mystérieusement, s’inscrit déjà dans le coeur de Dieu, avant même que nous ne soyons nés. Il ne s’agit pas ici de déterminisme, où nous n’aurions pas le choix de l’orientation de nos vies. Mais Dieu, dans sa prescience, voyait déjà chacun et chacune de nous, avant même la création du monde. Il se penchait déjà, avec amour, sur le rêve en devenir que nous étions, posant son regard bienveillant sur chacun de ses enfants en devenir, encore à l’état de rêve, posant son regard d’amour sur la fibre la plus intime de notre être et mettant en chacun et chacune un dynamisme de vie capable de regarder vers l’infini, capable de le reconnaître pour qui il est: Dieu, notre Père.

Journal (21)

MA VOCATION DE PRÊTRE

Mon retour à l’Église m’amena à constater un écart considérable entre l’expérience spirituelle que je vivais et, ce qu’il faut bien appeler l’Institution, semblait offrir aux fidèles. Je découvrais une Église très préoccupée par les enfants, mais n’offrant à peu près rien aux adultes en terme de formation ou d’accompagnement spirituel. De plus, cette Église du Québec, profitait bien d’un système scolaire étatique qui, tout en payant pour la catéchèse des enfants, avait le droit de regard sur ceux et celles qui pouvaient dispenser cette catéchèse. Dans bien des cas, puisque je travaillais en milieu scolaire, je constatais que ces postes étaient offerts à des non-croyants. Le Seigneur nous façonne à partir des expériences, des contextes sociaux, familiaux et des épreuves qui marquent nos vies. Cette situation de l’Église, que je découvrais à 27 ans, marquerait profondément la nature même de ma soif d’engagement dans cette Église.

Par ailleurs, je faisais l’expérience extraordinaire de l’entrée dans la foi chrétienne, de la suite de Jésus comme disciple. Oh oui, comme je voulais être disciple, apôtre! Car je découvrais que cette expérience spirituelle dépassait mes attentes. Je le disais à mes amis, « la foi en Jésus-Christ, la foi en Dieu c’est quelque chose de vivant en nous! » Je l’avais bien pressenti avant de croire, que la foi ne pouvait pas être simplement l’adhésion à des vérités abstraites ou à une philosophie de vie. Ma conversion me le confirmait avec puissance. Les mois passaient et je sentais bien une vie qui grandissait en moi. Je comprenais les choses de l’intérieur. Souvent mes lectures sur les sacrements, le salut, la Vierge Marie, le Pape, ne venaient que confirmer ce que déjà Dieu me donnait d’intuitionner de ses mystères. Et cela me renversait à chaque fois, comme s’il y avait en moi un maître intérieur qui m’enseignait. Combien m’habitait cette parole de Jésus : « Je vous enverrai l’Esprit Saint et lui vous enseignera toutes choses! » Je faisais l’expérience de la vérité de cette promesse et ma foi n’en était qu’affermie.

J’étais donc habité par un très grand désir, parfois excessif, comme jeune croyant, de communiquer mon expérience, de faire connaître le Christ et son Évangile, de faire aimer l’Église, cette servante du Seigneur. Comme je l’ai expliqué plus haut, mon désir d’assumer ma relation avec une ancienne compagne me fit renoncer à ce projet, et entraîna un long délai par la suite dans mon cheminement vers le sacerdoce et la vie religieuse. Mon directeur spirituel d’alors, ne voyait pas d’un bon oeil que je sorte à peine de cette relation pour m’orienter vers le sacerdoce. Il me conseilla d’attendre quatre ou cinq ans, alors que j’en avais déjà 29 à ce moment-là. Je dus suivre cette consigne et mettre de côté mes projets, ce qui me découragea complètement d’espérer poursuivre dans cette voie. Mais Dieu trouva bien le moyen de ranimer en moi cette flamme, en me faisant voir que cet appel, je le portais profondément inscrit en moi et depuis longtemps.

Journal (20)

LES SUITES ET LES CONSÉQUENCES

Afin d’abréger un peu mon récit, je vais résumer ici les six premiers mois qui suivirent ma conversion. Tout d’abord, dès le début, je voulus devenir pasteur. Ma découverte était tellement extraordinaire que le psychologue que j’étais, et qui avait voulu consacrer sa vie au bien-être affectif des humains, découvrait qu’il y avait un bien-être encore plus important, plus fondamental, le bien-être spirituel. Il me fallait donc intégrer cette dimension, trop longtemps négligée, dans ma conception de l’être humain. Pour moi, c’était en devenant missionnaire. Cet appel je le porterais jusqu’à son accomplissement, neuf ans plus tard, en entrant au noviciat des Dominicains. Un long cheminement, car il y aurait bien des obstacles sur ma route.

Une conséquence de cette conversion fit une malheureuse. Remettant en question ma relation avec Hélène, je lui ai annoncé la nouvelle, croyant qu’elle comprendrait. J’avais tendance à tout spiritualiser. Sa réaction fut très vive, violente même, et la rupture fut très pénible. Je pense qu’elle ne me pardonna jamais. Mais je n’avais pas le choix. Ma nouvelle vie m’imposait de nouvelles normes au plan moral et je ne pouvais dévier les interpellations de l’Évangile fusse par amour pour Hélène.

Par ailleurs, cette rupture avec Hélène, me rendait impossible ma fréquentation de la petite communauté pentecôtiste où j’allais. Je ne voulais pas imposer ma présence. J’allais donc dans d’autres églises et, en même temps, je faisais un cheminement avec les charismatiques catholiques. Ma fréquentation des catholiques, mes discussions avec des prêtres et des amis-ies, surtout avec Clovis le père de Pierre, en plus de mes lectures et de la prière intense, tout cela m’amena à renouer avec l’Église catholique et après six mois chez les pentecôtistes, j’allais voir mon pasteur pour l’aviser que je retournais à l’Église catholique. Sa déception fut très grande et il me mit en garde du risque de perdre mon âme. Nous nous sommes laissés sans qu’il m’invite à entrer chez lui. Mais j’étais heureux. J’avais fait le bon choix, j’en étais certain et une grande paix m’habitait.

Journal (19)

DIEU EST QUELQU’UN

C’est là l’autre point, à mon avis, qui joue un rôle déterminant dans l’agnosticisme ou l’athéisme : je réalisais soudainement que Dieu est quelqu’un. Comment avais-je pu ne jamais réaliser cette chose, en dépit de mon éducation chrétienne à la maison et à l’école. Je ne savais pas que Dieu était quelqu’un! Qu’il était en quelque sorte une personne, bien que plus qu’une personne, car il pouvait se faire proche de nous, tout proche, habiter en en nous. Je n’avais jamais pensé que Dieu pouvait nous parler secrètement, de mille et une manières, qui son amour pouvait nous soulever comme aucun autre amour en ce monde.

Je découvrais que le Dieu des chrétiens voulait tellement se faire proche de nous qu’il était même venu parmi nous. En même temps, je prenais conscience de son extraordinaire grandeur, de sa manière à lui de nous parler à travers sa création, par chacun et chacune de nous. Je découvrais Dieu au coeur même de la vie et je réalisais en même temps qu’il en était à la fois la source et le but ultime de la vie. J’étais en amour avec Dieu, lui qui venait de faire irruption dans ma vie, sans violence, mais avec tellement de puissance. Sans s’imposer, respectueux de moi, mais présent maintenant au plus profond de moi, parce que je l’avais appelé, je l’avais supplié et qu’il avait entendu ma voix.

Nous n’affirmerons jamais assez en Église à quel point Dieu est quelqu’un, et qu’il est présent à chacun de nous. Il est un Dieu personnel, qui nous connaît mieux que nous ne nous connaissons nous-mêmes. Il est un Dieu de relation qui nous aime d’un amour tellement fort, qu’aucune créature ne saura jamais nous aimer comme lui. Il est un Dieu vivant! Plus proche de nous que nous ne le sommes de nous-mêmes, car il est à la source même de notre vie. Il est le souffle en nous, la vie qui circule en nos veines. Il est à la source même de tout signe de tendresse ou de toute bonté que nous posons. Il inspire le rire des enfants, il essuie nos pleurs, il nous donne d’entrer dans sa compassion pour le monde. Il suscite nos élans d’amour gratuits, désintéressés. Il appelle nos pardons et il nous apprend à aimer.

Voilà le Dieu que je découvrais et qui me parlait de lui comme l’on ne m’en avait jamais parlé auparavant. Cette expérience de Dieu m’amena, dans les mois qui suivirent, à fréquenter régulièrement la chapelle des pentecôtistes, à prier sans cesse et à lire avec passion tous les livres de spiritualité qui me tombaient sous la main. Naturellement, j’apprenais à me familiariser avec la Bible, mais mon premier livre de chevet fut le livre d’un missionnaire protestant, Watchman Nee, « La vie chrétienne normale ». Un livre portant sur rien de moins que l’épître de saint Paul aux Romains! L’auteur y décortiquait l’épître et j’étais émerveillé de ce que saint Paul disait sur Dieu et sur le salut accompli en Jésus Christ. J’ai encore ce livre à la maison et j’y revois encore tous ces passages soulignés par ma ferveur et mon émerveillement de jeune chrétien.

Journal (18)

DEUXIÈME PARTIE – Le risque de croire (2)

Sans le savoir, j’étais engagé dans cette démarche de foi, mais Dieu répondrait-il? C’était là le risque énorme de ma démarche, car je me sentais comme un homme que l’on place sur le haut d’une haute falaise, dans la nuit noire, et à qui l’on dit de sauter, en ayant confiance qu’il y a quelqu’un qui va le saisir dans sa chute. Comme s’il n’y avait pas d’autres moyens pour passer de la nuit à la lumière que ce saut dans le vide, un saut dans la foi.

Pour le psychologue que j’étais, c’était là une démarche des plus « irrationnelle » et dangereuse, car qu’arriverait-il s’il n’y avait personne pour m’attraper? Comment, après une telle déception, une telle duperie, revenir en arrière et vivre comme s’il ne s’était rien passé? Car en ayant pleuré ma détresse et mon angoisse existentielle, n’avais-je pas reconnu que cette vie, telle que je la vivais, était finalement décevante, profondément décevante Serais-je capable de continuer à vivre? Mon monde ne s’écroulerait-il pas? Ce sont ces questions qui plus ou moins consciemment m’habitaient, ce que j’ai pu mieux reconnaître par la suite. Je touchais là aux craintes et aux défenses de l’incroyant. Une carapace bien rigide, mais bien fragile.

En allant l’animateur de pastorale, j’avais besoin d’être rassuré ou plutôt qu’il me dise que ce que j’avais vécu était normal au plan spirituel. Je commençai timidement mon entretien avec Luc, qui avait à peu près mon âge. Ma première question, la plus importante pour moi, fut celle-ci : « Est-il possible que Dieu nous parle dans la prière? » Je me souviens de sa surprise, suivie d’un moment de silence, bref moment, mais quand même, un silence, après lequel il me répondit : « Bien sûr, c’est possible. » Sa réponse me soulagea énormément, il va sans dire, puisque je m’adressais à un « spécialiste » dans ces questions.

Plus tard, alors nous étions alors devenus amis, Luc m’avouera que lorsque je lui avais posé cette question, il m’avait répondu selon ce qu’il avait lui-même entendu, car il vivait alors une crise spirituelle! Mais sa réponse me mit en confiance et je lui racontai ce qui m’était arrivé. Il semblait vraiment heureux pour moi et lorsque l’on s’est laissé, après deux heures d’échanges, il me remercia d’être allé le voir et m’a assura de sa prière. Ma joie était grande quand j’ai quitté son bureau. Mon coeur était à l’action de grâce, je remerciais Dieu, et je réalisais peu à peu ce que je n’avais jamais compris.