Journal (23)

SI DIEU EXISTAIT… (2)

Je crois être venu au monde avec cet appel particulier à chercher Dieu de toutes mes forces, dans une vie qui lui serait entièrement consacrée. Cette vocation aurait sans doute pu se réaliser dans le mariage ou dans un célibat engagé dans le monde. Mais c’est Dieu qui appelle et qui inspire des directions à nos choix de vie. Je dirais qu’il nous souffle à l’oreille ce qui pourra être, pour nous, la meilleure voie d’épanouissement, sans que cela veuille dire qu’il n’y ait pas différentes voies possibles. Mais certaines sont mieux adaptées à ce que nous sommes, à ce que nous portons comme richesses, talents et sensibilités…

Il y a des choix de vie où nous sommes mieux assurés de trouver notre bonheur, notre épanouissement personnel, même si parfois ces choix semblent aller contre la logique de ce monde. À notre époque, même le mariage est soupçonné. Avoir des enfants est quasiment perçu comme un geste irresponsable, dès que l’on dépasse un deuxième, si ce n’est dès le premier! Que dire alors de la vocation religieuse ou sacerdotale! Même des chrétiens s’en méfient et jugent parfois sévèrement ceux et celles qui s’y engagent.

La vocation religieuse ou sacerdotale est avant tout un choix de vie où celui ou celle qui s’y engage, y reconnaît une voie de bonheur et d’épanouissement supérieur à tout autre pour lui. Il s’agit d’une invitation de Dieu qui, secrètement, au fond du coeur de celui ou celle qui est appelé, met un désir profond de suivre le Christ avant toute chose. Cela devient le premier choix de vie.

C’est un choix qui doit se faire, ni par sentimentalisme, ni par culpabilité, ni par crainte de dire non à Dieu, comme le présentent certaines spiritualités qui caricaturent l’appel de Dieu. Mais ce choix doit être avant tout un oui au bonheur, en dépit des renoncements qu’il implique. Celui ou celle qui s’y engage, doit s’y engager parce qu’il y trouve sa joie. Il n’y a pas d’engagement de vie sans renoncements. Mais toujours, l’amour, la joie du don de soi, le désir de dire oui, nous font accepter les limites et les contraintes d’un choix de vie donnée, les avantages étant tellement supérieurs aux renoncements. Même ces derniers sont au service de l’amour et le font grandir, l’aide à atteindre sa pleine maturité.

Journal (22)

SI DIEU EXISTAIT…

Ma surprise fut grande quand je découvris, dans mon journal d’adolescent, cette phrase, écrite alors que j’avais dix-sept ans : « Si Dieu existait, je ferais un missionnaire. » Déjà à cet âge-là, je portais en moi cette conviction que si Dieu existait, alors, lui seul, Dieu, importait. Dieu seul, en ce sens où ma vision de la vie m’amenait à la conclusion que l’on ne pouvait que se donner entièrement à ce qui fait le pourquoi de cette vie. Déjà, adolescent, j’avais un très grand sens de l’absolu et du sérieux de la vie. Il y avait cette conviction en moi que s’il y avait un sens à la vie, il ne pouvait qu’être extraordinaire, et Dieu, m’ayant créé très idéaliste et un peu poète, viendrait m’appeler, en temps voulu, à partir de ce que j’étais et de ce qui m’habitait comme aspiration.

Quand je relis cette phrase, « si Dieu existait, je ferais un missionnaire », je ne puis qu’en conclure que la vocation religieuse est quelques chose qui s’inscrit très tôt dans la trame d’une vie humaine. Non pas en terme d’une fatalité inéluctable, à laquelle on est obligé de répondre, mais plutôt comme un dynamisme propre à un être humain en particulier, une manière d’être et d’engagement au monde, qui, s’il est choisi par cette personne, ne pourra qu’entraîner son plein épanouissement, ne pourra que lui donner son véritable bonheur. « Dès le sein de ta mère, je t’ai appelé.» La réalisation d’une vie humaine sur terre ne serait-elle pas cette capacité de chacun et chacune à répondre à l’appel de Dieu, tel qu’il retentit au coeur de nos forces, de nos faiblesses et de nos aspirations les plus profondes. Un appel qui peut prendre des formes multiples, infinies!

Un évêque allemand, que j’ai eu la chance d’entendre prêcher à l’église Santa Maria in Trastevere à Rome, proclamait bien fort dans son homélie : « Je suis fils de Dieu! Avant même que le monde soit créé, Dieu pensait à moi. Il m’aimait déjà et il voulait me créer. Et ce monde avec ses galaxies a été créé pour MOI, car JE suis fils de Dieu. Et il me demande de m’y engager avec tout cet amour qu’il a mis en moi, car JE suis fils de Dieu! » Ce fut une homélie à la fin de laquelle j’aurais voulu applaudir tellement l’enthousiasme de cet évêque était communicatif.

En rappelant ici cette homélie, je désire simplement souligner que notre vocation personnelle, mystérieusement, s’inscrit déjà dans le coeur de Dieu, avant même que nous ne soyons nés. Il ne s’agit pas ici de déterminisme, où nous n’aurions pas le choix de l’orientation de nos vies. Mais Dieu, dans sa prescience, voyait déjà chacun et chacune de nous, avant même la création du monde. Il se penchait déjà, avec amour, sur le rêve en devenir que nous étions, posant son regard bienveillant sur chacun de ses enfants en devenir, encore à l’état de rêve, posant son regard d’amour sur la fibre la plus intime de notre être et mettant en chacun et chacune un dynamisme de vie capable de regarder vers l’infini, capable de le reconnaître pour qui il est: Dieu, notre Père.

Journal (21)

MA VOCATION DE PRÊTRE

Mon retour à l’Église m’amena à constater un écart considérable entre l’expérience spirituelle que je vivais et, ce qu’il faut bien appeler l’Institution, semblait offrir aux fidèles. Je découvrais une Église très préoccupée par les enfants, mais n’offrant à peu près rien aux adultes en terme de formation ou d’accompagnement spirituel. De plus, cette Église du Québec, profitait bien d’un système scolaire étatique qui, tout en payant pour la catéchèse des enfants, avait le droit de regard sur ceux et celles qui pouvaient dispenser cette catéchèse. Dans bien des cas, puisque je travaillais en milieu scolaire, je constatais que ces postes étaient offerts à des non-croyants. Le Seigneur nous façonne à partir des expériences, des contextes sociaux, familiaux et des épreuves qui marquent nos vies. Cette situation de l’Église, que je découvrais à 27 ans, marquerait profondément la nature même de ma soif d’engagement dans cette Église.

Par ailleurs, je faisais l’expérience extraordinaire de l’entrée dans la foi chrétienne, de la suite de Jésus comme disciple. Oh oui, comme je voulais être disciple, apôtre! Car je découvrais que cette expérience spirituelle dépassait mes attentes. Je le disais à mes amis, « la foi en Jésus-Christ, la foi en Dieu c’est quelque chose de vivant en nous! » Je l’avais bien pressenti avant de croire, que la foi ne pouvait pas être simplement l’adhésion à des vérités abstraites ou à une philosophie de vie. Ma conversion me le confirmait avec puissance. Les mois passaient et je sentais bien une vie qui grandissait en moi. Je comprenais les choses de l’intérieur. Souvent mes lectures sur les sacrements, le salut, la Vierge Marie, le Pape, ne venaient que confirmer ce que déjà Dieu me donnait d’intuitionner de ses mystères. Et cela me renversait à chaque fois, comme s’il y avait en moi un maître intérieur qui m’enseignait. Combien m’habitait cette parole de Jésus : « Je vous enverrai l’Esprit Saint et lui vous enseignera toutes choses! » Je faisais l’expérience de la vérité de cette promesse et ma foi n’en était qu’affermie.

J’étais donc habité par un très grand désir, parfois excessif, comme jeune croyant, de communiquer mon expérience, de faire connaître le Christ et son Évangile, de faire aimer l’Église, cette servante du Seigneur. Comme je l’ai expliqué plus haut, mon désir d’assumer ma relation avec une ancienne compagne me fit renoncer à ce projet, et entraîna un long délai par la suite dans mon cheminement vers le sacerdoce et la vie religieuse. Mon directeur spirituel d’alors, ne voyait pas d’un bon oeil que je sorte à peine de cette relation pour m’orienter vers le sacerdoce. Il me conseilla d’attendre quatre ou cinq ans, alors que j’en avais déjà 29 à ce moment-là. Je dus suivre cette consigne et mettre de côté mes projets, ce qui me découragea complètement d’espérer poursuivre dans cette voie. Mais Dieu trouva bien le moyen de ranimer en moi cette flamme, en me faisant voir que cet appel, je le portais profondément inscrit en moi et depuis longtemps.

Journal (20)

LES SUITES ET LES CONSÉQUENCES

Afin d’abréger un peu mon récit, je vais résumer ici les six premiers mois qui suivirent ma conversion. Tout d’abord, dès le début, je voulus devenir pasteur. Ma découverte était tellement extraordinaire que le psychologue que j’étais, et qui avait voulu consacrer sa vie au bien-être affectif des humains, découvrait qu’il y avait un bien-être encore plus important, plus fondamental, le bien-être spirituel. Il me fallait donc intégrer cette dimension, trop longtemps négligée, dans ma conception de l’être humain. Pour moi, c’était en devenant missionnaire. Cet appel je le porterais jusqu’à son accomplissement, neuf ans plus tard, en entrant au noviciat des Dominicains. Un long cheminement, car il y aurait bien des obstacles sur ma route.

Une conséquence de cette conversion fit une malheureuse. Remettant en question ma relation avec Hélène, je lui ai annoncé la nouvelle, croyant qu’elle comprendrait. J’avais tendance à tout spiritualiser. Sa réaction fut très vive, violente même, et la rupture fut très pénible. Je pense qu’elle ne me pardonna jamais. Mais je n’avais pas le choix. Ma nouvelle vie m’imposait de nouvelles normes au plan moral et je ne pouvais dévier les interpellations de l’Évangile fusse par amour pour Hélène.

Par ailleurs, cette rupture avec Hélène, me rendait impossible ma fréquentation de la petite communauté pentecôtiste où j’allais. Je ne voulais pas imposer ma présence. J’allais donc dans d’autres églises et, en même temps, je faisais un cheminement avec les charismatiques catholiques. Ma fréquentation des catholiques, mes discussions avec des prêtres et des amis-ies, surtout avec Clovis le père de Pierre, en plus de mes lectures et de la prière intense, tout cela m’amena à renouer avec l’Église catholique et après six mois chez les pentecôtistes, j’allais voir mon pasteur pour l’aviser que je retournais à l’Église catholique. Sa déception fut très grande et il me mit en garde du risque de perdre mon âme. Nous nous sommes laissés sans qu’il m’invite à entrer chez lui. Mais j’étais heureux. J’avais fait le bon choix, j’en étais certain et une grande paix m’habitait.

Journal (19)

DIEU EST QUELQU’UN

C’est là l’autre point, à mon avis, qui joue un rôle déterminant dans l’agnosticisme ou l’athéisme : je réalisais soudainement que Dieu est quelqu’un. Comment avais-je pu ne jamais réaliser cette chose, en dépit de mon éducation chrétienne à la maison et à l’école. Je ne savais pas que Dieu était quelqu’un! Qu’il était en quelque sorte une personne, bien que plus qu’une personne, car il pouvait se faire proche de nous, tout proche, habiter en en nous. Je n’avais jamais pensé que Dieu pouvait nous parler secrètement, de mille et une manières, qui son amour pouvait nous soulever comme aucun autre amour en ce monde.

Je découvrais que le Dieu des chrétiens voulait tellement se faire proche de nous qu’il était même venu parmi nous. En même temps, je prenais conscience de son extraordinaire grandeur, de sa manière à lui de nous parler à travers sa création, par chacun et chacune de nous. Je découvrais Dieu au coeur même de la vie et je réalisais en même temps qu’il en était à la fois la source et le but ultime de la vie. J’étais en amour avec Dieu, lui qui venait de faire irruption dans ma vie, sans violence, mais avec tellement de puissance. Sans s’imposer, respectueux de moi, mais présent maintenant au plus profond de moi, parce que je l’avais appelé, je l’avais supplié et qu’il avait entendu ma voix.

Nous n’affirmerons jamais assez en Église à quel point Dieu est quelqu’un, et qu’il est présent à chacun de nous. Il est un Dieu personnel, qui nous connaît mieux que nous ne nous connaissons nous-mêmes. Il est un Dieu de relation qui nous aime d’un amour tellement fort, qu’aucune créature ne saura jamais nous aimer comme lui. Il est un Dieu vivant! Plus proche de nous que nous ne le sommes de nous-mêmes, car il est à la source même de notre vie. Il est le souffle en nous, la vie qui circule en nos veines. Il est à la source même de tout signe de tendresse ou de toute bonté que nous posons. Il inspire le rire des enfants, il essuie nos pleurs, il nous donne d’entrer dans sa compassion pour le monde. Il suscite nos élans d’amour gratuits, désintéressés. Il appelle nos pardons et il nous apprend à aimer.

Voilà le Dieu que je découvrais et qui me parlait de lui comme l’on ne m’en avait jamais parlé auparavant. Cette expérience de Dieu m’amena, dans les mois qui suivirent, à fréquenter régulièrement la chapelle des pentecôtistes, à prier sans cesse et à lire avec passion tous les livres de spiritualité qui me tombaient sous la main. Naturellement, j’apprenais à me familiariser avec la Bible, mais mon premier livre de chevet fut le livre d’un missionnaire protestant, Watchman Nee, « La vie chrétienne normale ». Un livre portant sur rien de moins que l’épître de saint Paul aux Romains! L’auteur y décortiquait l’épître et j’étais émerveillé de ce que saint Paul disait sur Dieu et sur le salut accompli en Jésus Christ. J’ai encore ce livre à la maison et j’y revois encore tous ces passages soulignés par ma ferveur et mon émerveillement de jeune chrétien.

Journal (18)

DEUXIÈME PARTIE – Le risque de croire (2)

Sans le savoir, j’étais engagé dans cette démarche de foi, mais Dieu répondrait-il? C’était là le risque énorme de ma démarche, car je me sentais comme un homme que l’on place sur le haut d’une haute falaise, dans la nuit noire, et à qui l’on dit de sauter, en ayant confiance qu’il y a quelqu’un qui va le saisir dans sa chute. Comme s’il n’y avait pas d’autres moyens pour passer de la nuit à la lumière que ce saut dans le vide, un saut dans la foi.

Pour le psychologue que j’étais, c’était là une démarche des plus « irrationnelle » et dangereuse, car qu’arriverait-il s’il n’y avait personne pour m’attraper? Comment, après une telle déception, une telle duperie, revenir en arrière et vivre comme s’il ne s’était rien passé? Car en ayant pleuré ma détresse et mon angoisse existentielle, n’avais-je pas reconnu que cette vie, telle que je la vivais, était finalement décevante, profondément décevante Serais-je capable de continuer à vivre? Mon monde ne s’écroulerait-il pas? Ce sont ces questions qui plus ou moins consciemment m’habitaient, ce que j’ai pu mieux reconnaître par la suite. Je touchais là aux craintes et aux défenses de l’incroyant. Une carapace bien rigide, mais bien fragile.

En allant l’animateur de pastorale, j’avais besoin d’être rassuré ou plutôt qu’il me dise que ce que j’avais vécu était normal au plan spirituel. Je commençai timidement mon entretien avec Luc, qui avait à peu près mon âge. Ma première question, la plus importante pour moi, fut celle-ci : « Est-il possible que Dieu nous parle dans la prière? » Je me souviens de sa surprise, suivie d’un moment de silence, bref moment, mais quand même, un silence, après lequel il me répondit : « Bien sûr, c’est possible. » Sa réponse me soulagea énormément, il va sans dire, puisque je m’adressais à un « spécialiste » dans ces questions.

Plus tard, alors nous étions alors devenus amis, Luc m’avouera que lorsque je lui avais posé cette question, il m’avait répondu selon ce qu’il avait lui-même entendu, car il vivait alors une crise spirituelle! Mais sa réponse me mit en confiance et je lui racontai ce qui m’était arrivé. Il semblait vraiment heureux pour moi et lorsque l’on s’est laissé, après deux heures d’échanges, il me remercia d’être allé le voir et m’a assura de sa prière. Ma joie était grande quand j’ai quitté son bureau. Mon coeur était à l’action de grâce, je remerciais Dieu, et je réalisais peu à peu ce que je n’avais jamais compris.

Journal (17)

DEUXIÈME PARTIE – Le risque de croire (1)

La nuit fut agitée, mais non pas dans le sens d’une nuit d’inquiétude, mais plutôt d’excitation devant une trop grande joie. La joie qui empêche de dormir et qui constamment incite le coeur à rendre grâce, à dire merci! Pourtant, rien n’était acquis. Je n’avais pas même commencé à comprendre ce qui venait de m’arriver, comme étourdi par le choc. Mais que s’était-il passé au juste? En me levant le matin, c’était à la fois ma question et mon inquiétude. Et si ce n’était pas vrai? Je me suis rendu à mon travail comme à l’habitude. J’avais la responsabilité des services psychologiques dans deux polyvalentes et quatre écoles secondaires. Ce matin-là je travaillais à la polyvalente de Saint-Roch. En arrivant à l’école, l’idée me vint d’aller rencontrer l’animateur de pastorale afin de lui partager mon questionnement. Nous avions eu l’occasion de collaborer, Luc et moi, sur des projets d’aide aux étudiants.

Je ne savais trop comment aborder la chose et je me rendais bien compte que je continuais à me compromettre de plus en plus dans cette recherche spirituelle. Il serait bientôt trop tard pour reculer.

Et ici, je tiens faire un aparté sur cette question, car ce me semble être un aspect fondamental de la difficulté à s’engager dans un processus spirituel. Je ne veux pas parler d’un processus qui ressemblerait davantage à des exercices ou des techniques de détente, à des approches à la méditation qui n’impliquent aucune croyance. Non, je veux parler d’une démarche spirituelle qui engage une foi en Dieu. Voilà qui est difficile pour l’incroyant ou l’indifférent. Du moins, ce l’était pour moi.

Car il faut bien comprendre que lorsqu’une personne a construit sa vie en dehors de toute référence à Dieu, ou même dans une certaine opposition à l’idée même de l’existence d’un Dieu, cela veut dire que cette personne s’est construite tout un ensemble de valeurs de références, de conceptions du monde, des personnes et des choses, où Dieu est absent. Ceci ne veut pas dire que ces personnes-là ne vivent pas d’authentiques valeurs morales ou même spirituelles. Mais leur système de référence au monde ne fait pas de place à Dieu. Alors que se produit-il quand, en plus, on est psychologue, que l’on a toujours nourri un préjugé très négatif à l’endroit du phénomène religieux et que, tout à coup, se présente à nous la possibilité de croire? Comme je l’ai souligné un peu plus haut, il ne s’agit pas ici de décider de croire (Ex. croire aux Martiens, à Atlantide, etc.) mais plutôt de se laisser prendre par une recherche sur laquelle on n’a plus ou moins le contrôle. Une expérience où l’on est plutôt celui qui est saisi que celui qui prend!

Il y a bien des chemins possibles pour aller vers Dieu, mais il y a cette voie incontournable où, celui qui cherche Dieu, celui qui veut croire, doit accepter de renoncer à son amour-propre, à sa suffisance, à son orgueil. Comme le fit Moïse devant le Buisson Ardent, il doit enlever ses sandales, et se prosterner humblement devant Celui qui Est.

La recherche de Dieu demande une reconnaissance explicite de notre manque d’être, du manque d’amour qui caractérise notre existence. Celui qui cherche Dieu, s’il veut le trouver, doit s’avouer à lui-même, et le reconnaître devant Dieu, qu’il a besoin d’être sauvé. Je dirais même, celui qui cherche Dieu, il doit accepter de crier dans la nuit sa détresse vers quelqu’un qui pourrait le sauver. Car Dieu ne peut nous contraindre à l’aimer et jamais il ne s’imposera à nous. Mais, sans cesse, il se tient à la porte et il frappe. Ouvrir cette porte signifiera ouvrir la porte de son coeur, mais c’est là une tâche bien ardue quand le coeur s’est replié sur lui-même, s’est sclérosé et n’a plus cette souplesse pour y laisser entrer la vie. C’est alors que l’âme gémit et supplie et, alors, Dieu peut entrer!

Journal (16)

Le 18 novembre, jour de la grande rencontre (2)

Et je rentrai chez moi avec une nouvelle détermination. En passant par le village de Saint-Jacques, je me rendis à l’église du village. Il y avait des jeunes qui m’observaient me diriger vers l’église, mais je ne pouvais plus reculer. J’irais au bout de cette histoire. Je me heurtai à des portes verrouillées et je revins à mon auto, sous le regard curieux de ces jeunes. Mais je m’en fichais, me disant que je donnais là comme une preuve du sérieux de ma démarche. Je ne m’en rendais pas compte à ce moment-là, mais c’est comme si je disais à Dieu: “Tu vois, je fais des efforts. Je veux vraiment te trouver.”

Le mercredi suivant, le 18 novembre, je me rendis chez le cousin d’Hélène pour la soirée de prière. Je me sentais plus ouvert avec le groupe et je m’étais informé auprès d’Hélène afin de savoir comment on faisait pour prier. J’avais déjà commencé, sans le savoir, ce soir-là dans la voiture. Elle m’expliqua que l’on pouvait demander des choses à Dieu mais surtout le louer, le remercier, lui rendre grâce de ce qu’il fait pour nous. Cela ne m’aidait pas beaucoup, car pour quelles choses pouvais-je remercier Dieu? Qu’avait-il fait pour moi? Mais une fois la soirée de prière commencée je me mis résolument à la tâche. Après une lecture de la Parole de Dieu, une prédication et un partage, chacun était invité à entrer dans une prière personnelle, qui se faisait pour la plupart à haute voix, qui évoluait vers des espèces d’incantations avec le mot Jésus ou le mot Alléluia, et qui se terminait toujours avec un espèce de chant bizarre que j’apprendrais à connaître comme étant le chant en langues.

J’étais à genoux, comme tous les autres, tourné vers ma chaise. Je me sentais un peu comme un enfant, peut-être comme celui qui récitait le chapelet devant la radio plusieurs années avant. Je commençai à faire l’inventaire des choses pour lesquelles je pourrais remercier Dieu. Peu à peu, je pensais à des choses comme la vie, l’amour, Hélène, ah! oui c’est vrai, Hélène, mes parents, la campagne, mon travail, la santé, etc. Plus j’avançais dans ma prière plus je réalisais qu’effectivement il y avait bien des choses dans la vie qui faisaient mon bonheur et que, si Dieu existait, je ne pouvais que l’en remercier. Peu à peu un sentiment de joie profonde commença à m’envahir et je réalisai tout à coup qu’il se passait quelque chose en moi, que je n’avais jamais ressenti auparavant. Un immense bonheur, comme une grande vague venant de loin et s’imposant peu à peu à l’horizon. Les mots devenaient inutiles. Je restais là silencieux, comblé, en attente, ne voulant surtout pas briser le charme ou être ailleurs. Rester indéfiniment devant cette présence. Oui, j’avais le sentiment d’une présence, oh combien aimante, et qui me disait: “Tu m’as appelé. Oui, je suis là!” Une grande joie m’habitait. Je m’étais relevé pour m’asseoir sur ma chaise pendant que les autres continuaient à prier à voix haute. Je restais là immobile, incapable de bouger ou de parler. Les larmes de mirent à couler. Je pleurais doucement, mais c’était des larmes de joie. Un événement extraordinaire venait de se passer dans ma vie et qui la marquerait à tout jamais. Dieu m’avait répondu.

Après la prière, j’avais envie de crier à tout le monde: “Vous ne savez pas ce qui vient de m’arriver?” Mais, en même temps, parler me demandait un trop grand effort. J’avais besoin de continuer à goûter cette plénitude en moi. À la fin de la soirée, je suis allé reconduire Hélène. Et alors je lui ai raconté ce que j’avais vécu et elle me répondit tout simplement : “C’est beau n’est-ce pas?” Car elle savait. Elle connaissait cette réalité de la présence du Seigneur dans sa vie. Ce soir-là, je n’avais pas envie de prolonger la soirée avec elle, tellement j’étais pris par cet amour en moi. De retour à la maison, je continuai à prier, à louer Dieu, encore tout étonné de ce qui m’arrivait.

Journal (15)

Le 18 novembre, jour de la grande rencontre (1)

Le soir même je retournai avec Hélène à la soirée de prière à l’église. Je me souviens combien je me sentais étranger à ce qui s’y passait et combien, sans m’en rendre compte, montait en moi un sentiment d’être un peu seul, perdu dans ma quête de sens. Le mercredi soir, la réunion avait lieu chez l’un des cousins d’Hélène et j’y allai avec elle. Je fis de même le dimanche suivant, office le matin et soirée de prière.

J’habitais à 40 km de chez Hélène. J’avais donc un peu de temps pour réfléchir à ce que je vivais dans ces rencontres pendant le trajet du retour. Mais ce deuxième dimanche, quand je revins chez moi le soir, je me sentis profondément triste. Car, d’une part, je prenais conscience que j’étais prêt à croire. Je l’avais dit à Hélène, je l’avais dit au pasteur. Mais comment faire pour croire quand on ne croit pas. Peut-on faire semblant de croire? Ou décider tout simplement de croire, même si l’on n’en a pas la conviction? Ils étaient impuissants à me répondre. Je voyais que ces gens que je côtoyais semblaient vivre un grand bonheur dans cette foi en Dieu. Mais moi, j’avais le sentiment d’être un étranger qui, de la rue, observe le bonheur d’une famille à l’intérieur d’une maison, mais qui ne peut y rentrer.

Ce soir-là, je me sentais découragé par ma démarche. Je roulais lentement sur le chemin du retour. Il pleuvait. C’était silencieux dans la voiture. Pas de radio. Il n’y avait que le bruit de l’essuie-glace que j’entendais. Comme un grand voile noir autour de moi en retournant vers ma campagne. Et là, tout en roulant, je me suis mis tout à coup à pleurer, comme submergé par cette tristesse qui m’habitait. Tristesse de ne pas croire sans doute, mais, plus profondément, tristesse ne pas trouver de sens à ma vie. J’avais ouvert la porte sur ce questionnement et je ne trouvais pas de réponse.

Car derrière les défenses et les murailles que l’on opposent à Dieu, il restera toujours la question du sens de la vie elle-même. Et retranché dans mes terres d’incroyance, je n’avais pas voulu donner beaucoup d’attention à cette question. Je me contentais de me dire que je verrais après la mort et je refermais vite la porte sur cette question. Mais c’est une question qui ne regarde pas seulement l’après-vie, mais la vie elle-même. Que fais-tu de ta vie? Pourquoi fais-tu ce que tu fais? Es-tu heureux? Spontanément, de mes pleurs, jaillit ce cri vers Dieu, et je m’en souviens comme si c’était hier : “Mon Dieu, moi j’en peux plus. Si tu existes, oui je veux te connaître. Aide-moi, aide-moi si tu existes?”

Journal (14)

Ce fut le début de nos fréquentations qui durèrent six mois. La soirée fut extraordinaire. Le spectacle avait lieu au Centre sportif de l’Université et à la fin du spectacle une musique d’orgue envahissait toute l’enceinte du spectacle, comme dans une église; en sortant, de légers flocons de neige tombaient sur Montréal. Je me souviens avoir eu l’impression de sortir de la messe de Minuit. Nous étions le 23 novembre 1974.Je souhaitais voir Hélène le plus souvent possible, mais le dimanche matin et le dimanche soir, il y avait rencontre de prière ainsi que le mercredi soir. Elle ne m’en parlait jamais, à moins que je ne pose des questions. Ces rencontres m’intriguaient. J’attendis deux semaines avant de lui demander si je pouvais l’y accompagner. Elle s’en montra enchantée et, le dimanche 8 décembre, je me retrouvais à l’église pentecôtiste avec elle.

Ce n’est que quelques années plus tard, en refaisant l’itinéraire de ma conversion, que je réaliserais que ce retour à l’église coïncidait avec une des grandes fêtes de la Vierge Marie: l’Immaculée Conception.

C’était un office sans eucharistie ce matin-là, avec des chants et lecture de la Parole de Dieu, suivis d’un long enseignement par le pasteur. Je me sentais mal à l’aise d’être là et je ne l’aurais jamais fait n’eût été d’Hélène. Mais je ne pouvais laisser entre nous ce fossé entre sa foi et mon incroyance. J’étais prêt à me laisser questionner, je voulais à tout le moins me montrer ouvert, prêt à cheminer. Mais mon orgueil en prenait un coup et je me faisais tout petit dans cette église, ne cherchant surtout pas à attirer l’attention.

Après l’office, je fus invité chez les parents d’Hélène et plusieurs membres de la communauté s’y retrouvèrent, dont le pasteur. J’étais la brebis égarée et il avait été invité justement de me ramener sur le bon chemin, en essayant d’amorcer un dialogue d’évangélisation avec moi. Il ne perdit pas de temps et après quelques minutes de présentation, il ouvrit la discussion, me demandant si j’avais accueilli le Seigneur Jésus comme Sauveur personnel! Je lui expliquai bien honnêtement ma position, revenant un peu à celle de mes 17 ans, affirmant que l’on ne peut savoir si Dieu existe ou non.

Il se mit à m’expliquer toute l’histoire du salut, de la Genèse à Jésus Christ, et je ne pus que lui répondre que je connaissais tout cela. En effet, mon éducation religieuse revenait à la surface et je réalisais que je connaissais quand même assez bien le christianisme. Sa réponse fut alors : “Mais Dieu soit loué! Il ne te reste plus qu’à reconnaître Jésus comme sauveur personnel et à te faire baptiser!” Mais comment savoir qu’il est mon sauveur? Je puis tout autant croire aux martiens ou à Bouddha? Ma réponse sembla le mettre à court d’arguments et il me dit tout simplement qu’il prierait pour moi et qu’il m’invitait à en faire autant, disant que le Seigneur m’éclairerait. Et sûrement, je dois beaucoup à la prière de ce pasteur et des membres de cette communauté.

Journal (13)

UNE RENCONTRE DÉCISIVE

À l’automne 74, j’étais allé à Montréal retrouver des amis. C’était un samedi soir et nous devions sortir ensemble. Nous nous étions donné rendez-vous chez une amie qui habitait Outremont, et qui confectionnait des vêtements. À notre arrivée, une cliente était avec elle. Elle s’appelait Hélène.Nous nous sommes tous retrouvés autour de la table à prendre une tisane. Hélène était très jolie, elle avait 20 ans, j’en avais 27. Sur la table, près d’elle, il y avait un livre qui attira mon attention. Sur la couverture, on voyait la terre comme en feu et le titre semblait parler de fin du monde. Je lui ai demandé ce qu’elle lisait et elle me dit tout bonnement que c’était un livre qui parlait de la Bible et de l’avenir du monde. Je ne pus retenir un sourire sarcastique, et je lui dis : « Tu crois en la Bible? » Et elle me répondit tout simplement : « Oui, tout est là.»

Une réponse un peu énigmatique qui mit fin à mes questions. Mais Hélène me plaisait. Au premier coup d’oeil, je me sentis attiré vers elle et je croyais deviner une réciprocité. Quand vint le temps de partir, je l’invitai à se joindre à nous, mais elle avait déjà un engagement ce soir-là et c’est à regret que je la vis partir.

Le lendemain, chose que je n’avais jamais faite de ma vie, car je n’étais pas très audacieux avec les filles, je téléphonai à mon amie la couturière afin de lui demander le numéro de sa cliente, lui disant que je la trouvais sympathique et que je souhaitais la revoir. Après quelques jours, je réussis à la rejoindre. Elle se souvenait de moi. Je lui dis, comme prétexte de mon appel, que j’avais bien aimé notre échange au sujet de la Bible (!) et que je serais intéressé à en parler plus longuement avec elle si jamais elle avait une soirée de libre. Qu’est-ce qu’un garçon n’inventerait pas pour sortir avec fille! Elle accepta tout de suite, à ma grande joie, et je lui proposai de venir chez moi à la campagne, le samedi suivant, lui disant que j’avais aussi des billets pour un spectacle à l’Université de Montréal (Diane Dufresne et le groupe Harmonium).

Cette journée à la campagne fut très belle. Nous étions à la fin novembre, et déjà il y avait de la neige. Nous avons donc pu faire de la raquette dans les bois derrière chez moi. Il faisait un soleil radieux. Fidèle à la raison « officielle » de mon invitation, je la questionnai naturellement sur la Bible et sur Dieu. Hélène était une convertie qui fréquentait les pentecôtistes. Elle me raconta sa conversion et me dit combien la rencontre de Jésus-Christ avait changé sa vie. En contre-partie, je lui apportais mes objections, je lui présentais ma vision du monde et de la vie, mais j’étais beaucoup moins vindicatif et agressif que d’habitude lorsque j’abordais ce sujet. Mon intérêt pour Hélène, car je commençais déjà à en être amoureux, me rendait beaucoup plus réceptif et accueillant à ce qu’elle vivait. Et elle ne demandait qu’à partager son expérience de foi avec moi, sans prosélytisme. Le soir, nous nous sommes allés à Montréal le spectacle. Je me sentais amoureux et je me souviens lui avoir dit qu’elle était pour moi comme un ange envoyé du ciel! Je ne mesurais pas alors toute la vérité de cette affirmation.

Journal (12)

MON ARRIVÉE EN CAMPAGNE

À la suite de mes études en psychologie, je décidai alors de m’établir dans une vieille maison de ferme dans la région des Laurentides. C’était mon rêve de vivre en campagne et je me retrouvais dans une région que j’avais toujours aimée. C’était aussi l’époque hippy. Le retour aux sources était à la mode et j’étais de cette culture “Peace and love”, sans toutefois être prêt à tout abandonner comme certains de mes amis rêvaient de le faire. C’était l’époque des communes, des drogues psychédéliques, de la révolution musicale commencée avec les Beatles et les Rolling Stones, de l’amour libre, de la recherche d’une paix à l’échelle planétaire, au moment où se déroulait la guerre au Vietnam, où Fidel Castro et Che Guevara faisaient la manchette en Amérique Centrale, et où un coup d’État entraînait l’assassinat du président Allende et la prise du pouvoir par le général Pinochet.

Je garde un souvenir extraordinaire de cette campagne où j’ai habité pendant quatre ans. Une étape déterminante dans ma recherche de sens, soutenue par cette communion à une nature où tout me parlait de paix, de beauté, d’ouverture à plus grand que soi. Je n’aborderai pas dans ce journal les quelques aventures sentimentales qui ont marqué mon cheminement pendant ces années, mais sans être concluantes. Désolé! Je désirais bien sûr avoir une compagne, des enfants et, en même temps, je me retrouvais dans un travail qui, tout en m’intéressant, ne m’apportait pas l’épanouissement escompté. Je portais comme une insatisfaction que je n’arrivais pas à nommer. Je ne savais trop où me conduisait ma vie.

À l’école où je travaillais, j’ai fait la connaissance de Pierre, un jeune professeur, qui deviendra mon meilleur ami et avec qui, régulièrement, j’allais voir des spectacles de jazz. J’aimais bien causer avec lui, bien que je le trouvais plutôt original, car il se disait chrétien. Plutôt charismatique de surcroît, mais sans trop se prendre au sérieux, un peu marginal, ce qui nous permettait de bien nous entendre. Lui et, surtout son père Clovis, joueront un rôle important dans mon cheminement spirituel. En attendant, la vie suivait son cours. C’était l’été 73. Une vie pastorale dans un décor enchanteur, essayant d’oublier les mois précédents. Je m’occupais de mon jardin, mon chien, mes deux chats, en plus de la visite régulière de mes amis de Montréal, qui ne demandaient pas mieux que de se retrouver à la campagne les week-ends. Nous en profitions pour nous promener dans les champs et les érablières derrière ma maison. Ma maison devenait une commune de fin de semaine, où souvent venaient cinq à dix personnes à la fois!

À travers tout cela, je portais, sans le savoir, une quête de sens. Tout ne pouvait se résumer à mon travail. Je souhaitais aimer quelqu’un et être aimé. Il y eût bien quelques aventures de passage, mais rien ne menant à un engagement sérieux. Je souhaitais trouver une certaine paix intérieure, développer une philosophie de vie. Je m’intéressais au végétarisme, à l’alimentation naturelle. J’avais regardé un peu du côté du yoga ou de la méditation. Je rêvais d’un groupe (une communauté?) qui pourrait se réunir le dimanche pour méditer, prendre le repas ensemble. Je recherchais une unité avec cette nature qui m’entourait et un sens à donner à ma vie. Dieu m’attendait, il m’appelait…

Journal (11)

UN DRAME FAMILIAL (2)

Je quittai l’hôpital en larmes et arrivai à la maison je me mis à genoux dans ma chambre, suppliant Dieu de faire quelque chose, de faire un miracle, de la sauver. Le lendemain je crois, l’hôpital nous appela pour nous dire que Johanne était décédée.

La préparation des funérailles fut pénible naturellement. Je n’ai aucun souvenir de la cérémonie à l’église, seulement les veillées funéraires, mon père effondré qu’il fallait constamment soutenir. Ceci me rendait agressif à son endroit, car je trouvais qu’il se comportait d’une manière égoïste, comme si lui seul avait de la douleur. Je n’acceptais pas la faiblesse de mon père. Ma mère pleurait silencieusement. Un océan de douleur, mais sans un mot. Je me souviens après les funérailles, une fois revenu à la maison, je suis allé voir ma mère à sa chambre. Je lui ai peut-être dit un mot, je ne sais plus, et alors elle s’est effondrée sur le lit en pleurant, ne pouvant plus retenir sa douleur et s’écriant : « Ma petite fille, ma petite fille! » Je pense que c’est là le souvenir le plus douloureux de tout cet épisode que je garde. Le souvenir en est terrible.

Les jours qui suivirent mes parents donnèrent les vêtements de Johanne à une voisine, qui était sa meilleure amie, et je me souviens de la bonté de mes parents dans ce geste. Ce désir de continuer à partager plutôt qu’à vouloir garder pour eux. Un épais silence régna dans la maison pendant plusieurs semaines. Mon père continua à boire, allant parfois jusqu’à blâmer ma mère pour le décès de ma soeur, sous prétexte qu’elle n’aurait pas dû lui donner la permission de sortir, etc. Période extrêmement difficile où je ne souhaitais plus que quitter la maison. Au printemps, je parlai à ma mère de mon projet d’aller vivre avec Suzanne à l’été et alors elle se mit à pleurer. Je sentais que c’était trop pour elle de perdre ses deux enfants en si peu de temps. Je mis donc un terme à ce projet, qui ne se réalisa qu’un an plus tard.

C’est un épisode douloureux et j’aurais aimé le taire, car il est très personnel. Mais, en même temps, il est important dans mon cheminement spirituel. Car quelques jours après les funérailles, ma colère éclata contre Dieu. J’avais gardé dans ma chambre, dans un coin à l’écart, un crucifix et une statue de la vierge, souvenirs de mon enfance. En les voyants, je me mis à invectiver Dieu, lui le responsable de tous mes malheurs, comme on le ferait à l’endroit de son pire ennemi. Injures, blasphèmes, cris! Et au paroxysme de ma colère, je pris un marteau et avec rage, je réduisis en morceaux le crucifix et la statue, et je mis le tout aux poubelles! C’était fini! C’était vraiment comme tuer quelqu’un que l’on déteste énormément. Si jusqu’à ce jour, la question de Dieu me laissait plutôt indifférent, sans position arrêtée, je devins alors un anticlérical virulent et un athée pur et dur, ne manquant plus une occasion pour ridiculiser la foi en Dieu. Ma rage était à la mesure de ma blessure.

Journal (10)

UN DRAME FAMILIAL

J’aborde ici une des pages les plus douloureuses de notre histoire familiale. Le décès tragique de ma soeur Johanne. Notre famille en porte encore une cicatrice profonde et à chaque fois que son nom est évoqué, je vois combien la cicatrice de la perte est encore sensible chez mon père et ma mère. L’amour des parents pour un enfant est d’une profondeur insoupçonnable et d’autant plus le souvenir d’un enfant que l’on a aimé, chéri et perdu. C’est une perte dont la souffrance s’atténue avec les années, mais l’on n’oublie jamais. Comment ne pas voir dans cet amour, le plus beau qui soit, l’image même de Dieu notre Père qui aime chacun et chacune de nous, et qui nous redit sans cesse : « Tu as du prix à mes yeux. »

À l’époque des événements que je vais raconter, j’avais 22 ans. J’aimais, à l’occasion, aller à Québec pour y passer une fin de semaine. C’était le début du mois de novembre et, au retour du voyage, j’étais rentré chez mes parents, chez qui j’habitais encore. C’était le dimanche soir.

Je me souviens que ma mère était seule à la cuisine. En rentrant, je vis son visage empreint d’une grande douleur, au bord des larmes, m’annonçant que ma soeur Johanne avait eu un accident d’automobile le samedi soir. Elle était à l’urgence de l’hôpital de Saint-Jérôme et son état semblait grave, mais on n’en savait pas plus. Un jeune couple de dix-sept ans, des amis à Johanne, mariés depuis six mois, étaient assis sur la banquette avant de la voiture, et ils étaient morts sur le coup. Dans la nuit de samedi à dimanche, l’auto avait quitté l’autoroute, sans raison apparente, et était tombée dans un petit ravin.

Comme d’habitude, ma mère restait digne dans la situation, sans effusion excessive, toujours aussi discrète quant à sa vie intérieure, à ses secrets. Elle me fit savoir que mon père était au salon avec Roger, un voisin et un très bon ami à lui. Il me salua distraitement tout en continuant à parler à Roger et je vis immédiatement qu’il avait bu. J’appelai tout de suite à l’hôpital afin d’avoir des renseignements et l’infirmière me dit tout simplement que ma soeur était inconsciente et que ses chances de survie étaient 50/50. Il ne m’était pas possible pour l’instant de la voir, mais elle m’invita à passer le lendemain.

À l’hôpital, j’appris alors par le médecin que l’impact de l’accident avait très violent et que ma soeur était décérébrée, et que si elle survivait à l’accident elle serait « légume » toute sa vie. J’entrai dans la chambre pour la voir. Je craignais de la voir abîmée, méconnaissable, mais c’était toujours elle. Elle semblait intacte, aucune blessure apparente. Ce fut le début d’une longue vigile qui dura toute la semaine. Au début, j’ai refusé de prier pour sa guérison, même si j’espérais toujours un miracle, une erreur de diagnostic. J’allais la voir tous les jours, mais je refusais de prier pour elle, me disant que je n’étais pas pour commencer à prier Dieu maintenant dans une épreuve, alors que je ne le faisais jamais quand ça allait bien. C’était ma logique agnostique, mon orgueil.

Mais après quatre ou cinq jours, Johanne étant toujours dans le coma, soutenue par un respirateur artificiel, je sentais bien que la partie était perdue. Je n’avais jamais été très affectueux avec elle. Nous commencions à peine à vivre une certaine amitié, moi le grand frère de 22 ans avec sa petite soeur de 18 ans. Elle avait commencé à me demander des conseils, elle avait un copain. Nous étions en train de devenir tous les deux de jeunes adultes et nos querelles d’adolescents étaient sur le point de passer derrière nous. Ce dernier soir où je la vis vivante, je l’embrassai dans son lit et je me suis mis à pleurer comme je n’avais pas pleuré depuis longtemps. Je réalisais que j’étais sur le point de perdre ma petite soeur. À suivre…

Journal (9)

LES ÉTUDES

Avant d’aller à l’université, j’avais toujours rêvé de faire mon « collège classique » (c.-à-d. les études qui menaient au baccalauréat ès arts) et, à plusieurs reprises, j’avais demandé à mes parents de « faire mon classique » comme certains de mes copains. Je rêvais d’être pensionnaire tout comme eux. Mes notes à l’école étaient très pauvres et je ne fus pas admis lorsque, enfin, mes parents acceptèrent de me laisser y aller.

D’ailleurs, pendant mes études primaires, et pendant presque tout mon secondaire, mes notes étaient très faibles, j’étais souvent un dernier de classe. J’avais même doublé ma cinquième année. Il faut dire que je n’avais pas d’intérêt pour les études ou pour l’école. Mes meilleures matières étaient la religion, l’histoire, la géographie, l’Anglais et la composition française. En effet, malgré ma grande faiblesse en grammaire et en dictée, j’étais l’un des meilleurs élèves en composition française. J’aimais écrire. J’aimais beaucoup la littérature, et je lisais parfois deux à trois livres par semaine.

C’est ainsi que peu à peu se dessina mon projet de devenir, soit professeur de littérature ou même écrivain. Peu à peu je prenais goût à l’étude, car j’avais un objectif précis devant moi, qui nourrissais mon goût de la découverte. À travers mes lectures, je découvris aussi le monde de la psychanalyse et je compris combien mon intérêt pour la littérature se rapprochait de cet univers de la psychologie et des personnages des romans. Vers la fin du secondaire, et surtout au collégial, mes notes commencèrent à remonter de façon significative. Plus j’approchais de mes champs d’intérêt, plus j’étais motivé à étudier. C’est ainsi que je fus admis à l’université en psychologie. Soixante étudiants furent choisis parmi les quatre cents qui avaient fait une demande d’admission, et je faisais partie des soixante! Ce fut comme mon premier vrai succès académique et à partir de ce moment là, le monde des études s’ouvrit devant moi comme une terre inexplorée à découvrir.

À l’université, le contexte était très laïc et surtout très anticlérical. Nous nous voyions, nous les futurs psychologues, comme des missionnaires ayant pour mission d’apporter un peu d’éclairage rationnel sur les pratiques superstitieuses des personnes religieuses. Nous nous voyions alors comme les nouveaux confesseurs! L’avenir s’ouvrait devant nous et tout semblait nous sourire, mais la réalité eût tôt fait de me ramener sur le terreau du poids des jours et de ses conséquences implacables.

Journal (8)

L’ADOLESCENCE

Comme la plupart des adolescents, cette ferveur religieuse était déjà loin derrière quand j’ai atteint l’âge de 13 ans. Déjà, je me faisais tirer l’oreille pour aller à la messe et quand j’avais la chance d’y aller sans mes parents, je faisais semblant de me diriger vers l’église et je bifurquais vers le bois ou vers le petit restaurant du coin. Parfois, ma mère me demandait ce que le curé avait dit et alors j’inventais une histoire. Déjà mes premières armes comme prédicateurs…

Un événement important survint alors dans notre famille. Tout d’abord, mon père laissa son emploi à Postes-Canada pour aller travailler dans l’assurance-vie. Un métier qui lui permettrait de gagner parfois d’excellents salaires, pendant les cinq années qu’il l’exercerait, mais qui nous amèneraient bien des difficultés à cause du genre de vie qu’impliquait ce métier.

Toujours est-il qu’un dimanche, à la messe, le curé s’en prit aux vendeurs d’assurances dans son sermon. C’est ainsi que l’on appelait les homélies à l’époque. Mon père se rendit au presbytère, le lundi matin, afin d’y engueuler le curé. Ce qui fut dit, fut fait, et à partir de ce jour mon père cesse d’aller à la messe. Il n’y retournerait que 24 ans plus tard! La dynamique religieuse de la famille venait donc de prendre un nouveau tournant. Je commençai peu à peu à manquer la messe le dimanche, ma mère ne pouvant plus invoquer l’autorité paternelle pour m’obliger à y aller. Bientôt, c’est ma sœur qui commença à m’imiter, et après quelque temps plus personne à la maison n’allait à la messe, ma mère y comprise. Comme quoi cette pratique religieuse n’était pas très enracinée!

La question ne m’occupa pas l’esprit pendant mon adolescence. Je n’en ai aucun souvenir, sinon qu’à 17 ans, mon meilleur ami vint me voir un jour, l’air anxieux, me confiant, d’un air sérieux : « Tu ne sais pas ce qui m’arrive?» « Non,» lui dis-je. Il me dit alors : « Je crois que j’ai perdu la foi. » Je me souviens m’être mis à rire en l’entendant, lui disant que je croyais qu’il avait quelque chose d’important à me dire. Pour moi, c’était vraiment une étrange préoccupation qu’il avait là et qui ne me semblait pas sérieuse du tout. Toujours est-il que nous avons commencé à échanger sur le sujet et, un soir où j’étais resté à coucher chez lui, nous avons échangé jusqu’à trois heures du matin sur cette question. Le sujet commençait à me passionner, mais je réalisais qu’il était impossible de savoir si Dieu existait ou non. Nous avons alors pris la résolution de commencer une vaste recherche : lire la Bible, d’interroger des prêtres afin de découvrir si Dieu existait ou non. Après quelques semaines, impuissant devant l’ampleur de la tâche, j’en arrivai à une prise de position agnostique qui serait la mienne jusqu’à l’âge de 27 ans, et qui se durcirait même, au fil des années, en un athéisme militant.

À 17 ans donc, j’en arrivais à la conclusion que l’on ne peut savoir s’il y a un Dieu ou non. Vivons donc notre vie de notre mieux et l’on verra après notre mort, me disais-je. En attendant, inutile de perdre son temps avec ces questions. Si Dieu existait, je le concevais comme une sorte d’énergie, une force vers laquelle nos vies retourneraient après la mort, une force impersonnelle. Mais ce n’était pas une foi qui m’animait dans ma réflexion, mais simplement la raison humaine. Je n’avais plus la foi. Pourtant, j’étais conscient de l’importance de cet enjeu de la foi en Dieu pour l’homme, car à la même époque j’écrivais dans mon journal personnel : « Si Dieu existait, je me ferais missionnaire ». Quel ne fut pas mon étonnement de relire cette phrase 10 ans plus tard!

Journal (7)

Ma première expérience religieuse

Ma première expérience religieuse significative remonte alors que j’avais environ huit ans, à l’époque de ma ferveur éphémère pour le chapelet sans doute. Il faut dire que je fréquentais l’école Saint-Pie X, juste à côté de l’école des filles, Notre-Dame-de-Fatima. Entre nos deux écoles, il y avait une statue de la Vierge avec les trois enfants de Fatima, où nous allions dire le chapelet à l’occasion, et naturellement, pendant le mois de mai, le mois de Marie.

Un soir, mes parents m’avaient laissé écouter un film à la télévision qui racontait l’histoire des apparitions de la Vierge à Fatima. Je me souviens qu’on la voyait dans un arbre en train de parler aux enfants. Je me souviens que je la trouvais très belle et d’une grande douceur. Après le film, ma mère, ne me trouvant pas au salon, me chercha dans la maison et me trouva dans la chambre de mes parents en pleurs. J’étais allongé sur le lit de mes parents et j’avais un peu honte d’être surpris en train de pleurer. Alors, ma mère me demanda, en riant un peu, « mais voyons qu’est-ce que tu as »? Car elle voyait bien que je ne m’étais pas fait mal. La raison de mes pleurs semblait incompréhensible. Et je me revois avouant “ma peine “, avec sanglots et hoquets, en lui disant : « la Sainte Vierge est belle!» Je m’en souviens encore comme si c’était hier. J’étais complètement émerveillé par cette histoire, touché au plus profond de mon petit coeur d’enfant par cette belle Dame.

Notre école, comme tout notre développement urbain, était dans une région de cultivateurs et gagnait peu à peu sur la nature. Mais à cette époque, c’est la nature qui dominait. Et je me souviens que les jours qui suivirent mon visionnement du film, j’en étais tellement habité par le souvenir, qu’après la classe, au lieu de partir avec mes petits compagnons, je passais par le verger à côté de l’école, espérant y voir dans les pommiers la Sainte Vierge! Je voulais tellement la voir moi aussi, qu’elle me fasse ce bonheur de m’apparaître! Mais ce rêve d’enfant ne se réalisa pas, du moins pas à cette époque et pas de cette manière-là…

Journal (6)

UNE FAMILLE CATHOLIQUE
Comme la plupart des Québécois de l’époque, je suis né dans une famille catholique, baptisé à la chapelle de l’hôpital le lendemain de ma naissance, en l’absence de ma mère. C’était la façon de faire, afin d’éviter les décès sans baptême qui envoyaient alors les enfants aux limbes de saint Augustin! Je n’ai pas de souvenir d’une éducation religieuse à la maison. Tout se faisait à l’école, mais ma famille était “pratiquante “. C’était là le signe d’une bonne famille chrétienne, et tous les dimanches nous nous retrouvions à la messe. C’était ce qui était socialement bien. Il faut dire toutefois que la nouvelle banlieue que j’habitais annonçait déjà la sécularisation, déjà commencée avec la fin de la guerre et le retour des soldats. Ils avaient vu autre chose, d’autres pays et d’autres cultures. Cette ouverture au monde rendait plus intolérable le contrôle des consciences par l’Église, et ses normes n’étaient plus vues comme les seules manières de vivre. Le ressac ne faisait que commencer.

À la maison l’on ne parlait pas de Dieu ou de religion. Non par défi ou refus, mais c’était là chose réservée au dimanche et à l’église. La prière n’était pas une pratique familiale non plus. Je me souviens, inspiré sans doute par les conseils du curé qui venait visiter nos classes à l’occasion, d’avoir invité ma soeur et mes parents à dire le chapelet en famille avec le Cardinal Léger à la radio. Ma mère s’est dite occupée, mon père, fatigué de sa journée de travail, m’a tout simplement invité à prier pour la famille. Ma soeur, qui n’avait que quatre ans, me suivit au salon où l’on s’agenouilla devant la radio comme devant un tabernacle! Après deux ou trois “Je vous salue Marie” elle s’en retourna à la cuisine avec mes parents, ce jeu manquant décidément d’intérêt. Par orgueil, je pense avoir persévéré jusqu’à la fin, mais je ne soulevai plus le sujet les autres jours et ce fut la fin du chapelet en famille et de mes premières ferveurs spirituelles!

 

Néanmoins, j’avais une âme sensible, je crois, à toutes ces questions de ciel et de Bon Dieu. Pourtant, je fréquentais une école laïque, bien que catholique, car aucun religieux ou religieuse n’y enseignait. C’était sûrement révolutionnaire pour l’époque. Naturellement, les missionnaires ou le curé venaient nous voir régulièrement, soit pour nous parler de vocation religieuse ou encore pour nous vendre des “petits Chinois “. Une communauté de soeurs (je ne me souviens plus laquelle, mais sans doute des Missionnaires de l’Immaculée Conception) envoyait assez régulièrement de ses soeurs pour nous parler de leur mission en Chine et nous inviter (c.-à-d. nos parents) à donner des sous pour leur mission. Ainsi, si l’on donnait un sou, on avait droit de colorier une brique sur le mur de la future école à construire en Chine, 25 sous une fenêtre, un dollar une porte, etc. On pouvait même acheter un petit Chinois si l’on y mettait le prix. Je revois toujours la “joie ” de mes parents quand je revenais de l’école, tout feu tout flamme, leur demandant de l’argent pour acheter un “petit Chinois “, comme s’il s’était agi d’un caniche à l’animalerie!

J’ai un souvenir très agréable de ma vie familiale quand j’étais petit. On riait beaucoup à la maison, car mon père a toujours été un blagueur. L’éducation était ferme, mais sans excès, bien que mon père se plaisait bien à affirmer, surtout quand il avait bu un peu trop, de qui relevait l’autorité à la maison. Il aimait toujours dire sur un ton solennel, en anglais: “I am the king and this is my castel…, et si çà ne fait pas votre affaire vous n’avez qu’à aller ailleurs!” Naturellement, c’était dit sans malice. Mais c’était la mentalité de l’époque où le père était le maître de la maison, du moins dans certaines familles! Et c’était le cas chez moi. Ma mère a toujours été d’un naturel discret, mais aimante, d’une patience d’ange. Je me souviens que ma grand-mère paternelle disait de ma mère : “Une vraie Sainte Vierge! ” Je ne comprenais pas ce qu’elle voulait dire alors. Ce n’est qu’à l’adolescence, quand mon père est devenu de plus en plus insupportable à cause de l’alcool, que j’ai compris.

À l’école, la religion était très présente. Je faisais partie des croisés, comme tous les enfants. A tous les jours, il y avait la prière, le catéchisme. En plus des fêtes mariales, des journées de confessions, du mois de Marie, des processions au Saint-Sacrement. Les garçons avaient aussi la possibilité d’être servants de messe et je me souviens que c’était là pour moi un idéal extraordinaire. Je m’exercais à ma chambre à servir la messe, me faisant un petit autel. Mais je ne suis jamais arrivé à me rappeler les prières latines et donc je n’ai jamais été promu au grade de servant de messe. Je n’ai servi ma première messe qu’à l’âge de 28 ans. Vous voyez que le latin et moi c’est une très vieille histoire!

Journal (5)

MES PARENTS

Je suis né au printemps au début des années cinquante, sur l’île de Montréal. Un accouchement sans complications. Mes parents étaient allés se promener sur les bords du canal en attendant que le travail se fasse. Quatre heures plus tard, je poussais mon premier soupir de soulagement!

Mon père est originaire de Lachine, tandis que ma mère est gaspésienne, ce dont je suis fier. J’ai toujours aimé ce coin de pays et cela me faisait un petit velours de savoir que, du côté maternel, je venais de l’une des régions “exotiques ” du Québec. Mes parents, que j’adore plus que tout au monde, sont des gens sans beaucoup d’instructions : trois ans d’école pour ma mère et sept ans pour mon père. Ils sont les produits de leur époque, alors que le Québec était encore essentiellement rural et où l’instruction n’était pas très valorisée chez les classes ouvrières et rurales.

Alors que Montréal s’industrialisait peu à peu, la Gaspésie était véritablement une terre de misère, et mon grand-père maternel pratiquait tous les métiers pour faire vivre sa famille qui était très pauvre : à la fois pêcheur, cultivateur, bûcheron, mineur, chasseur, mille métiers, mille misères afin de faire vivre sa famille de 7 enfants. Dans la famille de mon père, ils n’étaient que trois enfants, et les conditions de vie mises fortement à l’épreuve par la crise des années 20. À l’âge de 21 ans, à sa majorité, ma mère quitte la Gaspésie pour venir travailler à Montréal, chez un notaire de Westmount chez qui elle habitait et travaillait comme bonne et cuisinière. Mon père, lui, travaillait comme apprenti cuisinier dans un restaurant à Lachine.

Avec la guerre en Europe, mon père décida de s’enrôler dans l’armée et fut envoyé en Angleterre comme sans-filiste en 1942, dans le but éventuellement d’être parachuté en France derrière les lignes ennemies, afin de travailler avec les résistants français, ou encore de participer au débarquement d’Italie. L’un de ses compagnons d’armes était le cousin de ma mère. Peut-être ce dernier jugeait-il que mon père ne recevait pas assez de courrier. Toujours est-il qu’il lui proposa de correspondre avec ma mère qui adopta ainsi la fonction de “marraine de guerre “. L’on faisait appel aux jeunes filles afin qu’elles correspondent avec les soldats afin de maintenir le moral des troupes!

À la première lettre, mon père demanda une photo de ma mère et quand il la reçut, il annonça au cousin de ma mère qu’il était pour marier sa cousine Annabelle à son retour au Canada. Il était déjà amoureux. La Providence fit bien les choses, pour eux et pour moi, car mon père développa de l’asthme en Angleterre et le médecin le déclara inapte au combat. Il ne put donc jamais aller en France, ni en Italie et il fut assigné à des travaux généraux en Angleterre pendant toute la durée de la guerre. À son retour de la guerre mes parents se marièrent et je naissais neuf mois moins cinq jours plus tard ! Quatre ans plus tard ce serait au tour d’une petite soeur ! Mes parents n’eurent pas d’autres enfants et je ne pense pas avoir jamais su le pourquoi. Déjà notre petite famille annonçait une “mode ” qui ne se démentirait plus, tant au Québec, qu’en Occident.

LES PREMIÈRES ANNÉES

À l’âge de sept ans ce fut le déménagement vers l’extérieur de la ville, qu’on n’appelait pas encore la banlieue. Il s’agissait d’un nouveau développement immobilier, qui était mieux connu sous le nom de Val-Martin, et qui se développait en plein coeur de la campagne. Voici un texte que j’ai écrit sur cette page de mon enfance il y a quelques années :

MÉDITATION

Fleurs séchées et papillons

A l’âge de sept ans, mon enfance a connu un bouleversement sans précédent dans sa courte histoire. Après de “nombreuses ” années d’aventures urbaines sur l’asphalte de Montréal, je déménageais avec ma famille dans une campagne promise au plus brillant avenir : celui de banlieue. Mes points de repère dans la vie allaient brusquement changer. Pendant quelques jours, au grand étonnement de mes parents, je restai assis sagement sur la galerie de la maison. Je n’osais pas m’aventurer dans cet univers inconnu et sûrement hostile. Peu à peu, cette campagne nouvellement conquise m’apprivoisa à son tour. Je découvris avec étonnement ses champs fleuris et ses boisés. Je les imaginais s’étendre jusqu’au bout du monde. Je venais de découvrir la forêt enchantée des étés de mon enfance.

Avec mes nouveaux amis, compagnons d’infortune nouvellement arrivés dans cette banlieue en voie de devenir, je prenais peu à peu possession de mon royaume : fleurs séchées, chasse aux papillons, grenouilles et menées, “talles ” de framboises sauvages, pommettes volées chez le fermier. Tout revêtait un air d’aventure lorsque de bon matin nous partions en excursion. Dans notre forêt, Robin des Bois et chevaliers, Tarzan, cow-boys et Indiens se côtoyaient sans difficulté. Notre fermier bougon devenait notre shérif de Nottingham, et de château en château, de conquête en conquête, chaque jour notre imaginaire préparait les rêves de la nuit. Dans la forêt, le temps semblait immobile. Il nous façonnait avec une infinie délicatesse.

À l’automne, lorsque la rentrée inévitable se présenta, celle que ma petite tête d’enfant insouciant avait complètement oubliée, je n’étais plus tout à fait le même. Bien plus qu’une collection de souvenirs hétéroclites et d’aventures loufoques, l’été qui s’achevait laissait en moi son empreinte. Nous étions complices. Je rentrai à l’école un peu nostalgique avec mon baluchon de souvenirs, alors que je tombais sous la férule des règles grammaticales et des mathématiques. Plus de doute possible, l’été était bel et bien terminé.

Pourtant, il continuait à nourrir mes rêves éveillés, mon goût de l’aventure et de la découverte. Il m’apprenait à espérer. Depuis, année après année, je l’ai toujours attendu avec hâte et fébrilité, comme un ami fidèle. Avec le temps, j’ai compris que l’été était un grand éducateur, un maître insurpassable avec ses fleurs sauvages, ses ouaouarons et ses papillons éphémères. Plus qu’aucune autre saison, l’été m’a préparé à la vie. J’ai toujours aimé aller à son école.

Journal (4)

Il était une foi… N’est-ce pas ainsi que commence chacune de nos histoires. Et l’histoire fondamentale de nos vies, lorsque nous la lirons dans l’éternité de Dieu (j’allais dire au coin du feu, mais cette image n’est peut-être pas de mise quand on veut parler du ciel!), cette histoire donc, sera fondamentalement le comment de notre vie et son enracinement en Dieu. Ma foi en Dieu, je la veux au centre de ma vie. Non pas que je réussisse à vivre ma foi comme je le voudrais toujours, sinon ce serait déjà le ciel, mais la soif de Dieu m’habite et je veux lui faire le plus de place possible en moi.C’est un don que j’accueille avec, oh! combien de reconnaissance, moi qui ne mérite pas plus qu’un autre qu’il me soit fait, alors que tant d’autres cherchent sans trouver. Je connais leur douleur et je ne puis rester là avec “mon bien “. Il me faut le partager autant que je le puis, car il y a quelque chose qui me semble injuste dans mon expérience de foi.

Je me sens tellement gâté par Dieu et c’est toujours la même question lancinante qui me revient depuis 25 ans: “Pourquoi moi?” Pourquoi me gâter ainsi? Et tout ce que je peux intuitionner comme réponse de la part de Dieu c’est ceci : “Parce que je le veux! Ainsi en ai-je décidé dans ma bonté.” Et je reste là avec ce sentiment d’une mission importante qui m’incombe, mais avançant comme dans le noir. Je pense alors à la femme adultère envers qui Jésus a manifesté tellement de bonté ou encore à la Samaritaine ou l’Apôtre Pierre qui avait renié. Et la reconnaissance m’étreint le coeur et l’action de grâce me monte aux lèvres. Et je me dis : “Je dois témoigner!”

MÉDITATION

Après le repas, Jésus dit à Simon-Pierre : “Simon, fils de Jean, m’aimes-tu plus que ceux-ci?” “Oui, Seigneur”, répondit-il, “tu sais que je t’aime.” “Alors, pais mes agneaux”, lui dit Jésus. Une deuxième fois, Jésus lui demanda… Pour la troisième fois, Jésus lui demanda : “Simon, fils de Jean, m’aimes-tu ” Pierre fut attristé de ce que Jésus avait demandé pour la troisième fois… (Jean 21, 15-19).

J’ai toujours été touché par ce récit où Jésus, après sa résurrection, se manifeste sur les bords du lac de Tibériade. Vous vous souvenez? C’est sur les bords de ce même lac que Jésus avait rencontré Pierre pour la première fois et l’avait invité à le suivre. Dans le passage d’Évangile que j’ai choisi, Pierre est allé à la pêche avec Thomas, Nathanaël, les fils de Zébédée et deux autres disciples. Que faire d’autre quand les grands rêves semblent s’écrouler? Pierre n’a pas d’autre métier. Il retourne donc à ce qu’il connaît de mieux et c’est à nouveau dans ce contexte que Jésus vient à sa rencontre.

Des poissons grillés et des pains ont mystérieusement été préparés pour les disciples. Ils vont partager cette nourriture ensemble comme autrefois. Mais pas un mot n’est dit sur ce repas, comme si l’on avait déjeuné en silence, l’événement étant trop solennel pour qu’aucun n’ose prendre la parole.

Après le repas, nous assistons au tête-à-tête entre Jésus et Pierre, comme si c’était là le véritable motif de la présence de Jésus sur les berges du lac ce matin-là. Jésus, bien que ressuscité, paraît vulnérable dans ce récit. À trois reprises, il demandera à Pierre : “Pierre m’aimes-tu?” Une question extraordinaire dans la bouche du ressuscité, car c’est son humanité qui s’y révèle. “Pierre m’aimes-tu?” Comme si les liens noués ici-bas importaient encore pour Jésus, lui qui est passé de ce monde-ci à son Père. Comme s’il nous ressemblait plus que jamais dans son désir d’être aimé.

Par ailleurs, la question de Jésus met sûrement à vif la plaie encore fraîche de la trahison et de la passion chez Pierre. Pourquoi cette question et pourquoi la poser trois fois? Par sa triple question, je ne crois pas que Jésus cherche à vérifier la détermination de celui à qui il veut confier ses brebis. Et je crois encore moins qu’il y ait dans la question de Jésus un reproche adressé à Pierre. Le caractère d’intimité indéniable de cette scène contredit une telle interprétation. Je crois plutôt qu’à l’affirmation trois fois répétée du reniement, Pierre se voit offrir la possibilité d’affirmer à trois reprises son amour pour Jésus.

“Pierre m’aimes-tu?” J’entends cette question comme une prière dans la bouche de Jésus. Une prière qui est toute chargée de l’espérance de Dieu. Dans cette simple demande, c’est Dieu lui-même qui vient quémander notre amour et c’est dans la réciprocité de cet amour que Pierre trouvera véritablement la paix et la guérison. “Pierre m’aimes-tu?” C’est à la fois une invitation qui est faite à tous les croyants et les croyantes d’entrer dans le pardon de Dieu, à l’aimer et à se laisser aimer par lui.

“Pierre m’aimes-tu?” C’est la question ultime que pouvait poser Jésus à Pierre. Question qui l’amène à un point de rupture dans sa vie, qui le libère de sa honte et de ses remords et qui ouvre sur le grand large. C’est la miséricorde de Dieu qui touche Pierre en plein cœur, qui fera de lui désormais un pêcheur d’hommes. C’est un récit merveilleux, au cœur duquel la question posée à Pierre est posée à chacun et chacune : “Pierre je t’aime, m’aimes-tu?” Voilà pourquoi cette page d’évangile est l’une de mes préférées.